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Abd Ar-Razzâq Yahyâ., (Charles-André Gilis.

La Papauté contre l’islâm.

Nous entrons dans un temps où il deviendra particulièrement difficile de « distinguer l’ivraie du bon
grain », d’effectuer réellement ce que les théologiens nomment le « discernement des esprits », en
raison des manifestations désordonnées qui ne feront que s’intensifier, et se multiplier, et aussi en
raison du défaut de véritable connaissance chez ceux dont la fonction normale devrait être de guider
les autres, et qui aujourd’hui ne sont trop souvent que des « guides aveugles ».

René Guénon, 1927.

I. Une inquiétante volte-face.

Le 30 décembre 1993, le Saint-Siège signait l’Accord fondamental dans lequel il reconnaissait l’État
d’Israël. Cet acte solennel avait de quoi surprendre : depuis la création de l’État sioniste, les papes
n’avaient cessé d’exiger l’établissement d’un statut garanti internationalement pour Jérusalem. Paul
6 avait pris soin, notamment lors de son pèlerinage de 1964 en Terre sainte, de maintenir une stricte
neutralité dans le conflit qui opposait les juifs, et arabes, et à se poser en défenseur des trois
religions monothéistes. L’adoption par la Knesset, en août 1980, d’une loi annexant Jérusalem, et la
proclamant capitale officielle de l’État juif avait montré le peu de cas que les dirigeants sionistes
faisaient des exigences vaticanes ; néanmoins Jean-Paul 2 lui-même, dans sa lettre apostolique
Redemptionis Anno du 20 avril 1984, déclarait encore : « Les peuples, et les nations qui ont à
Jérusalem des frères dans la foi, Chrétiens,

Juifs, Musulmans, ont un motif spécial de faire tout leur possible pour préserver le caractère sacré,
unique, irremplaçable de la Ville. Il faut trouver une manière concrète, et utile de sauvegarder de
façon harmonieuse, et stable les intérêts divers, et les aspirations, de la protéger de manière
adéquate, et efficace par un statut garanti internationalement. » L’expression « frères dans la foi »
incluait notamment les fidèles des trois religions issues d’Abraham, tandis que les « intérêts divers »
pris en compte étaient aussi ceux des musulmans. De surcroît, l’exigence d’un « statut garanti
internationalement » impliquait que la papauté ne faisait pas confiance aux dirigeants sionistes pour
assurer, et garantir l’harmonie souhaitée. Comment donc expliquer que, moins de dix ans après cette
proclamation solennelle, le même Jean-Paul 2, par une volte-face qui jette une ombre funeste sur la
fin de son pontificat, abandonnait tout sens de l’équité, et toute prudence, et s’en remettait, sans
aucune garantie, au bon vouloir de ces mêmes dirigeants dont la légitimité était soudain reconnue ?
Non seulement les droits de l’islâm, et des musulmans cessaient d’être défendus, mais aussi les
intérêts des communautés chrétiennes, catholiques, et orthodoxes, du Moyen-Orient. Sans doute la
papauté pensait-t-elle sauvegarder les siens ; mais c’était là naïveté pure car le seul point de l’Accord
qui intéressait vraiment les juifs était la reconnaissance de leur État. Le ministre israélien des Affaires
étrangères, M. Yossi Beilin, se montra astucieux diplomate en acceptant des concessions de pure
forme, (un Accord fondamental plutôt que l’Accord de principe souhaité à Jérusalem, qui aurait
subordonné toutes les garanties juridiques, et politiques désirées par le Vatican à la reconnaissance

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préalable de l’État juif), et le Saint-Siège s’imagina que ses positions étaient sauvegardées. De la part
d’une institution sacrée qui bénéficiait d’une expérience bi-millénaire on aurait pu s’attendre à moins
de candeur. La reconnaissance devenait effective par la signature de l’Accord qui eut lieu le même
jour, non au Vatican, mais à Jérusalem ; en revanche, les conventions juridiques, et financières qui
devaient suivre furent remises à plus tard, et ne seront négociées qu’après une dizaine d’années.
L’État hébreu se sentait en position de force, et tenait à montrer qu’il était désormais le maître du
jeu diplomatique. Les précautions prises par le Vatican apparurent bien vite dérisoires, ce qui faisait
partie des objectifs poursuivis : le sionisme utilise toujours la dérision pour réduire les prétentions
éventuelles de ceux qui s’imagineraient avoir droit à une quelconque gratitude pour avoir reconnu
un État illégitime au regard du Droit sacré : toute concession est interprétée comme un aveu de
faiblesse, aussitôt exploité. La dérision fut utilisée ainsi contre Yasser Arafat à la fin de sa vie ; non
pas en dépit du fait qu’il avait reconnu l’État litigieux, mais bien parce qu’il l’avait reconnu. À
Jérusalem on ne se gêne plus pour dire qu’à Rome l’État juif « est devenu kachère ».

Dans la même optique, il convient de rappeler la façon dont M. André Chouraqui présente la
réception au Vatican des divers chefs du mouvement sioniste qui, depuis sa création, demandèrent à
être reçus par les papes ; cela donne : « Pie 10 devant Herzl », « Mgr de Gaspari devant Sokolov », «
Paul 6 devant Abba Eban, Golda Meir ou Moshé Dayan. » En ce cas, la dérision a pour but d’indiquer
où se trouve l’autorité spirituelle véritable. Pire encore : le chapitre sur la visite de Théodore Herzl à
Pie 10 s’intitule : Un pape devant un prophète.

On ne pourrait suggérer plus clairement le caractère pseudo messianique de l’entreprise sioniste. La


papauté savait donc parfaitement à quoi elle devait s’attendre en s’engageant dans l’engrenage
infernal de la reconnaissance de l’État juif, et aurait dû comprendre qu’il s’agissait, pour les
dirigeants sionistes, de tout autre chose que d’un simple accord diplomatique.

À propos des circonstances qui menèrent à sa conclusion, rappelons que celle-ci intervint trois mois
après la signature des Accords d’Oslo qui eut lieu le 13 septembre 1993, dans les jardins de la
Maison-Blanche. Il y eut donc simultanément deux négociations parallèles : l’une, secrète, avec
l’Organisation pour la Libération de la Palestine ; l’autre, publique, avec le Vatican.

Les Accords d’Oslo fournirent un moyen de pression qui fut utilisé contre le Saint-Siège. Selon M.
Beilin : « Il fallait profiter du bon climat qui régnait dans le monde après leur signature pour rétablir
de pleines relations diplomatiques, (entre Israël, et le Vatican), et il fallait le faire immédiatement ».
En d’autres termes : si même les Palestiniens reconnaissent l’État d’Israël, comment l’Église
catholique pourrait-elle encore justifier son refus ? Le Saint-Siège ne vit pas où était le piège, et ne
comprit pas que la reconnaissance de l’État juif avait une portée qui dépassait de loin la question des
rapports entre deux communautés : elle engageait une question de principe qui, aux yeux des
sionistes, était la seule qui importait vraiment ; c’est d’ailleurs la raison pour laquelle, dès le départ,
ils avaient voulu un « accord de principe » plutôt qu’un « accord fondamental » ; la concession qu’ils
avalent faite sur ce point avait été purement tactique.

Incapable d’évaluer, pour des raisons que nous expliquerons plus loin, la nature réelle des enjeux, la
papauté, censée agir selon les critères d’une sagesse millénaire, se fit rouler dans la même farine que
celle qui avait servi pour amadouer, puis pour neutraliser les dirigeants palestiniens. La plus haute
autorité spirituelle de l’Occident cédait devant les forces obscures qui manipulent le monde
moderne. Si la reconnaissance de l’État juif, irrégulière au regard de la Tradition universelle, et aussi
du judaïsme orthodoxe, devenait un tabou, au sens le plus « fétichiste », et le plus idolâtrique du
terme, le devoir sacré de l’Église catholique était de s’y opposer ; et voici qu’elle se laissait entraîner
à son tour, au point de sacrifier les questions de principe à des considérations tactiques, et

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contingentes. Ce n’est pas seulement de l’étonnement que suscitait l’Accord fondamental, mais
surtout de l’inquiétude : comment le représentant de Jésus Christ sur la terre en était-il arrivé là ?

Lorsqu’on compare l’attitude de Jean-Paul 2, non plus à celle de Paul 6 qui fut aussi la sienne au
début de son pontificat, mais avec celle du pape qui fut le témoin des débuts du sionisme, le
contraste est saisissant : il s’agit de Pie 10 que Théodore Herzl rencontra le 25 janvier 1904, moins de
six mois avant sa mort. La veille, il avait été reçu par le roi Victor Emmanuel 3, et le 22 par le
redoutable diplomate qu’était le cardinal Merry del Val, secrétaire d’État au Vatican. Deux points
méritent d’être soulignés. Le plus important est que le pape, et le cardinal exprimèrent tous deux un
point de vue purement théologique, où la diplomatie n’avait aucune part.

Pie 10 dira: « Les juifs n’ont pas reconnu Notre-Seigneur, par conséquent nous ne pouvons pas
reconnaître le peuple juif » ; et Merry del Val, de manière plus explicite :

Tant que les juifs nieront la divinité du Christ, nous ne pourrons certainement pas cheminer avec eux.
Non possumus. Non que nous leur souhaitions le moindre mal. Au contraire, l’Église les a toujours
protégés. Ce sont pour nous des témoins nécessaires de ce qui s’est passé pendant les jours où le
Seigneur a visité la terre. Mais ils persistent à nier la divinité du Christ. Comment donc, à moins de
renier nous-mêmes nos plus hauts principes, pourrions-nous accepter qu’ils prennent possession de
la Terre sainte ?

Le second point est que Pie 10 a été canonisé. Sa position représente donc la foi de l’Église. Bien
qu’elle fut demeurée purement exotérique, et par conséquent insuffisante pour faire face au
sionisme, elle eut le mérite de mettre en avant un principe intangible, indépendant de toute
considération d’ordre circonstanciel, et sur lequel repose, comme nous le verrons, la constitution
même de la religion chrétienne. Si l’Église s’y était tenue, elle aurait sans doute évité les dérives
actuelles, et résisté aux suggestions, et aux pressions suspectes dont elle ne cesse d’être l’objet.
L’amorce de ces dérives est due au cardinal Eugène Pacelli, (le futur Pie 12), qui, à la fin de la
Première Guerre mondiale, occupait à la Secrétairerie d’État l’importante fonction de Secrétaire aux
affaires extraordinaires ; à ce titre, il rencontra le dirigeant sioniste Sokolov en 1917. Ce fut l’occasion
pour lui de définir une politique nouvelle qu’il maintint tout au long du pontificat de Pie 11, et que,
devenu pape à son tour, il exprima clairement en 1948, au moment de la création de l’État juif : «
Nous ne pouvons pas reconnaître la nouvelle Sion avant qu’elle ait des frontières définies, et sans
que toutes les parties concernées ne se soient mises d’accord sur la liste des Lieux saints, et sur
l’appartenance précise de leurs environnements ». C’était là réduire la question sioniste à de simples
relations entre États ; avec deux problèmes majeurs à résoudre : celui des frontières, et celui de la
propriété, et de la protection des Lieux saints. Cette position, apparemment habile, résultait d’une
grave erreur de jugement. Il ne faut pas oublier que, pour les sionistes, la création d’un État n’est pas
le but final, mais un simple moyen destiné à contourner la sanction divine qui frappe le judaïsme, et à
restaurer sa puissance extérieure sous une modalité déviée, et contrefaite. Le sionisme interpelle
l’Église catholique en tant qu’elle détient en Occident une autorité spirituelle sans pareille ; il ne
concerne pas seulement l’État du Vatican, comme semble l’avoir pensé Pie 12, et après lui, les deux
autres papes issus de la diplomatie vaticane : Jean 23, et Paul 6. L’attitude de saint Pie 10 comportait
des limitations évidentes, mais elle était tout de même moins critiquable, et dangereuse que celle de
ses successeurs qui ne virent pas qu’il s’agissait avant tout d’une question de principe. Par ailleurs, on
observe que la mise en avant de l’aspect diplomatique impliquait tout naturellement la prise en
compte des intérêts de l’islâm, également concerné par la « la liste des Lieux saints » qu’il s’agissait
d’établir, alors qu’ils étaient demeurés étrangers aux préoccupations théologiques de Pie 10.

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Cette inclusion de certaines revendications islamiques n’eut cependant qu’une portée tactique, et
circonstancielle, tout comme la référence aux trois monothéismes issus d’Abraham, qui prévalait
également à cette époque. On le vit bien dans la phase suivante du processus de déviation qui
conduisit à une reconnaissance de l’État juif, non pas sans condition ni contrepartie, mais sans que
soit obtenue une garantie quelconque pour assurer que celles-ci seraient respectées. Cette fois,
l’aspect religieux était totalement absent : l’Église faisait mine de traiter avec un État laïque, tout en
emboîtant le pas à l’Organisation pour la Libération de la Palestine qui ne représente en aucune
manière les intérêts de l’islâm. Faisant désormais cavalier seul, le Vatican négociait avec l’État juif
comme s’il s’agissait des Comores ou du Guatemala. Les limitations, et les risques d’une position qui
considérait le sionisme comme un simple mouvement politique, et profane furent alors portées à
leur comble.

La fin du pontificat de Jean-Paul 2, et l’avènement de Benoît 16 mettront en lumière l’étendue du


désastre. Non seulement l’Église reconnaît la légitimité de l’État sioniste, mais elle envisage
désormais de « cheminer » avec lui, pour reprendre l’expression du cardinal Merry del Val qui a dû se
retourner dans sa tombe ! Toute mesure, toute équité élémentaire sont aujourd’hui délaissées.

Quel déferlement médiatique pour tenter, comme toujours, de justifier l’injustifiable devant les yeux
du monde moderne : Jean-Paul 2, premier pape qui visite une synagogue ; Jean-Paul 2 devant le Mur
des Lamentations ; Jean-Paul 2 ami des juifs depuis sa prime jeunesse. Au moment de la signature de
l’Accord fondamental, des esprits indulgents avaient pu penser qu’il ne s’agissait de rien de plus que
d’une faute diplomatique commise par le Vatican. Seuls ceux qui connaissaient la vraie nature du
sionisme mesurèrent la gravité de cet acte insensé puisqu’il impliquait une rupture avec l’islâm qui
jamais, quoi qu’il arrive, n’acceptera l’existence de l’État juif, et ne reconnaîtra sa légitimité. S’il peut
y avoir aujourd’hui un doute sur ce point, c’est uniquement parce qu’en l’absence d’un calife habilité
à parler en son nom, la religion islamique n’est pas représentée extérieurement, ce qui permet
d’attiser les divisions, et de manipuler ses soi-disant représentants ; mais il n’en sera pas toujours
ainsi, et le Droit divin aura nécessairement le dernier mot. Ce qui est en cause en l’occurrence n’est
ni une querelle entre des peuples ou des États pour contrôler la Terre sainte, ni un « choc de
civilisations », (expression particulièrement inadéquate, et vide de sens), ni même une guerre de
religions, mais bien le respect du Droit sacré qui est la raison d’être de toutes les civilisations
traditionnelles. La papauté, justement parce qu’elle prétend représenter le Christ, c’est-à-dire le
Verbe divin, commettait une faute irréparable qui indiquait une hostilité contre l’islâm dont Jean-
Paul 2 n’eut peut-être pas pleinement conscience ; elle fut révélée plus clairement après sa
disparition, quand l’avènement de Benoît 16 fit apparaître l’existence d’une politique délibérée.
Comment oublier l’impudence des paroles qu’il prononça dans son homélie de la Place saint Pierre,
au cours de la messe inaugurale de son pontificat ? Après avoir adressé son salut à diverses
catégories de Catholiques successivement énumérées, depuis les « chers Frères Cardinaux, et
Évêques » jusqu’aux « fidèles laïcs engagés dans la vaste construction du Règne de Dieu qui se
répand dans le monde », le nouveau Pontife adressa ses paroles affectueuses « à tous ceux qui, renés
par le sacrement du Baptême, ne sont pas encore dans la pleine communion avec nous » ; et il ajouta
:

«, Et à vous, chers Frères du peuple juif, auxquels nous sommes liés par un grand patrimoine spirituel
commun qui plonge ses racines dans les promesses irrévocables de Dieu ». Ce salut appuyé, solennel,
prononcé dans une circonstance qui lui donnait un retentissement mondial, ne revêtait sa
signification véritable que par les paroles qui suivirent :

« Enfin notre pensée va à tous les hommes de notre temps, croyants ou non croyants ».

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Quelle omission révélatrice ! Les musulmans étaient rangés anonymement dans une catégorie où il
n’était même plus précisé s’ils faisaient partie des croyants ou des non croyants ! Fallait-il déduire
d’une présentation aussi tendancieuse que le Vatican n’entendait plus se préoccuper des Lieux saints
de l’islâm, (ce qui, compte tenu de l’ambition sioniste de reconstruire le Temple à l’emplacement de
la Mosquée d’Omar serait particulièrement inquiétant) ? Fallait-il comprendre que le nouveau
Pontife assimile aujourd’hui l’islâm au « terrorisme à motivation islamique » stigmatisé par le
cardinal Ratzinger moins d’un an avant son élection ? Quoi qu’il en soit, ce n’est sûrement pas
l’attitude « nouvelle » de Benoît 16 en Turquie qui pourrait apporter une réponse à ces questions, et
à d’autres plus essentielles encore. Une clarification s’impose, car elle est dans l’intérêt de tous :
nous tenterons de l’opérer dans la présente étude. La tradition islamique est héritière de la Vérité
totale ; c’est à sa lumière qu’il convient d’examiner les positions de la papauté actuelle afin de
pouvoir, en profondeur, et en connaissance de cause, porter un jugement sur elle. Nous entendons
nous en tenir, pour l’essentiel, au rappel des principes, sans accorder aux palinodies, et aux
revirements diplomatiques du Saint-Siège plus d’importance qu’ils n’en ont en réalité. Puissent ceux
qui gouvernent l’Église catholique romaine retrouver une sagacité suffisante pour ne plus esquiver,
au moyen d’astuces, et de déclarations équivoques, les questions de fond qui se posent !

II. Le gouvernement ésotérique du monde.

Pour éviter un malentendu, autant que faire se peut, il faut souligner que les considérations qui
précèdent, tout comme celles qui suivront, relèvent, non pas de la religion islamique au sens strict,
mais bien du tasawwuf, c’est-à-dire de l’ésotérisme.

La religion, et la science ésotérique sont, en islâm, étroitement solidaires puisqu’elles procèdent,


l’une, et l’autre, de la sagesse d’Al-llâh, et de la lumière de Son Envoyé ; elles appartiennent
cependant à deux ordres sacrés bien distincts. Les questions abordées ici concernent le
gouvernement ésotérique du monde, c’est-à-dire le Sacerdoce universel chargé des adaptations de la
Doctrine immuable, représenté dans la Bible par la figure de Melki-Tsedeq, le Roi de Paix, et de
Justice. Cette fonction est aujourd’hui présente au sein de la révélation islamique, héritière des
sciences traditionnelles antérieures, et détentrice d’une doctrine complète des fonctions sacrées qui
subsistent encore. Elle comporte la mise en œuvre d’un jihââde spirituel dont le Coran affirme les
prérogatives en ces termes :

Menez en Al-llâh le véritable jihââde. Il vous a choisi, et n’a établi aucune étroitesse dans la Religion :
c’est la Règle de votre père Abraham. C’est lui qui vous a appelés : « musulmans », (au sens
universel), antérieurement, et en ceci, (c’est-à-dire la révélation islamique), afin que l’Envoyé,
(comme une miséricorde pour les mondes), soit un témoin à votre encontre, (en vue du maintien de
la Religion pure), et que vous soyez des témoins à l’encontre des hommes, (Coran, 22, 78).

Il s’agit là d’un aspect du gouvernement universel dont René Guénon a traité dans son ouvrage sur le
Roi du Monde, qui consiste à veiller au maintien, et au respect des pactes sacrés, et des alliances
divines qui sont à l’origine des différentes religions, et formes traditionnelles. Cette fonction de
gouvernement est représentée dans le christianisme par la papauté, car la charge principale des
papes est le « gouvernement de l’Église universelle » ; la fonction pastorale évoquée dans l’Évangile
de saint Jean, (« Pais mes brebis ! »), lui est subordonnée : elle concerne plutôt l’Évêque de Rome
que le Souverain Pontife.

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Les armes du Saint-Siège attestent de manière éloquente la subordination hiérarchique du
gouvernement particulier de la religion chrétienne au Gouvernement universel : la tiare symbolise
l’Autorité traditionnelle suprême régissant les trois mondes, et les clés la capacité de réaliser le «
Royaume des Cieux » au moyen du « pouvoir de lier, et de délier ». La reconnaissance d’un Ordre
supérieur régi par l’Esprit universel permet seule de garantir que la papauté gouverne l’Église en
conformité avec la volonté divine. La conscience de cette subordination a toujours été très
imparfaite dans la mesure où l’Église catholique a refusé d’admettre l’existence et, a fortiori, la
légitimité de cet Ordre ésotérique. Cette disgrâce séculaire est aggravée aujourd’hui par la
disparition complète des organisations initiatiques chrétiennes, du moins en Occident ; René Guénon
a toujours été très clair sur ce point. L’Église ne bénéficie donc plus, comme ce fut le cas à d’autres
époques, de la protection, et de l’orientation invisibles véhiculées par ces organisations.

De façon plus spécifique, la papauté a ignoré l’œuvre guénonienne, et n’a pas tenu compte de
l’avertissement que celle-ci lui adressait. Certes, Rome ne l’a pas ouvertement condamnée, tandis
qu’à maintes reprises des Catholiques ont tenté de la récupérer car ils sentaient bien qu’elle était
incontournable ; néanmoins elle fut attaquée de ce côté de manière constante, souvent violente, et
perfide. Rappelons ici la diatribe qui fut lancée en 1949 par Frank-Duquesne, car on y retrouve de
manière caractéristique l’élément de dérision que nous avons dénoncé plus haut : on reprochait
notamment à notre maître de se prendre pour le pape. Ce texte de Frank-Duquesne peut être
considéré comme prémonitoire des dérives ecclésiastiques d’aujourd’hui. Signalons au passage que
René Guénon a suivi de fort près une tentative de Geneviève Jourd’heuil, (chez qui il passa sa
dernière soirée à Paris), visant à introduire son œuvre auprès des plus éminents représentants de la
Curie romaine.

Un rendez-vous avait notamment été pris avec le cardinal Eugène Pacelli, et c’est uniquement
l’élection de ce dernier comme Souverain Pontife qui aurait empêché l’aboutissement de ce projet.

Le rejet de tout ésotérisme a pour la papauté actuelle des conséquences fâcheuses en bien des
domaines. En matière d’enseignement doctrinal, ce refus la réduit à proposer des interprétations
d’une indigence affligeante, à la mesure de l’ignorance généralisée de nos contemporains sur les
questions traditionnelles, même les plus élémentaires ; là où il faudrait réagir, et donner les vraies
nourritures spirituelles, on emboîte le pas sans aucune gêne apparente. Déjà l’on pouvait s’inquiéter
d’entendre Jean-Paul 2, dans son homélie du 30 mai 1980 à Notre-Dame de Paris, mélanger
constamment la question posée par le Christ à Pierre : « Simon, fils de Jean, m’aimes-tu ? », avec un
simple « aimes-tu ? » de manière à introduire l’idée que « la réponse donnée à cette question :
“aimes-tu ?” a une signification universelle », car elle serait censée « construire dans l’histoire de
l’humanité le monde du bien. L’amour seul construit un tel monde… seul l’amour dure toujours ; seul
il construit la forme de l’éternité dans les dimensions terrestres, et fugaces de l’histoire de l’homme
sur la terre ». Sans la moindre référence au fait que, pour le Christ, il s’agit avant tout d’« aimer Dieu
par-dessus toute chose », on conviendra qu’il y a là un glissement dangereux d’une idée
métaphysique à une utopie sentimentale qui n’exprime malheureusement que trop bien à quoi se
réduit aujourd’hui l’enseignement de l’Église. Un tel discours n’aurait pas été toléré un siècle
auparavant dans la bouche d’un curé de campagne.

Un autre exemple se rapporte directement au sujet du présent chapitre : il s’agit de l’hommage


rendu au Christ naissant par les trois « Mages venus de l’Orient ». Dans une conférence donnée à
Jérusalem en février 1994, le cardinal Joseph Ratzinger, Préfet de la Congrégation pour la Doctrine de
la Foi, reprenait les termes du Catéchisme de l’Église catholique, (dont il avait lui-même fixé la

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doctrine), en assimilant ces Mages aux « représentants des nations païennes » venus pour « accueillir
la Bonne Nouvelle du salut par l’Incarnation ». Il y a là un contresens évident qui ne tient pas compte
des indications précises données dans l’Évangile de saint Matthieu. Les Rois mages bénéficient d’une
protection divine spéciale manifestée dans l’Étoile qui les guide, et dans le songe qui les avertit des
dangers ; ils viennent, non pas pour chercher « le salut », mais pour confirmer la fonction du Christ,
et pour lui rendre hommage. Les présents qu’ils offrent à l’Enfant : l’or, l’encens, et la myrrhe ont
une signification symbolique universelle ; il est choquant de voir qu’ils sont assimilés ici à du
paganisme.

La vérité est que ces « Mages » représentent, eux aussi, les trois fonctions suprêmes de l’Autorité
universelle dont René Guénon a traité dans Le Roi du Monde : elles sont figurées par ces présents
comme elles le sont par la triple couronne sur les armes de la papauté, cette tiare que les papes
portaient naguère au cours des solennités de leur investiture. On peut considérer que l’or représente
le pouvoir temporel, l’encens l’autorité spi rituelle, et la myrrhe l’immortalité, autrement dit la
réalisation initiatique. En méconnaissant la signification véritable de ces trois présents, c’est la source
même de leur autorité que les papes dénient aujourd’hui au point de renoncer au port de la tiare au
moment de leur intronisation. Paul 6 fut le dernier à la porter, et il le fit avec une gêne visible qui en
disait long sur l’incompréhension des soi-disant « pontifes » actuels.

Le « pouvoir des clés » est représenté, lui aussi, dans les armes du Saint-Siège, mais il y a bien des
siècles que la papauté n’en a plus fait usage. De ce fait, les papes portent au premier chef la
responsabilité de la constitution du monde moderne, qui n’eut pas été possible s’ils avaient utilisé
avec lucidité, et courage les moyens dont ils disposaient pour s’y opposer. À cet égard, on notera la
gravité exceptionnelle du prêt à intérêt que l’Église a fini par tolérer, puis qu’elle a déclaré licite, alors
qu’il est, et demeure formellement interdit aussi bien par le judaïsme que par l’islâm. Au Moyen Âge,
époque où le Catholicisme avait conservé un esprit traditionnel, le simple fait d’évoquer la légitimité
éventuelle de cette pratique entraînait l’excommunication. Pour avoir substitué à la doctrine
véritable, (qui concerne éminemment le gouvernement spirituel du monde, et la réalisation du «
Royaume des Cieux »), des considérations morales se bornant à condamner l’usure, c’est-à-dire un
prix de l’argent excessif par lequel le prêteur abuse de la situation de faiblesse où se trouve
l’emprunteur, l’Église catholique peut être accusée d’avoir contribué à la constitution du monde
moderne dont le prêt à intérêt fut le moteur économique.

Les emblèmes du Gouvernement universel qui figurent sur les armes du Saint-Siège ne sont plus rien
que des vestiges dépourvus de signification dans la mesure où l’autorité qu’ils symbolisent a cessé
d’exister. Il est révélateur que l’infaillibilité pontificale telle qu’elle fut définie au 19-ème siècle
incluait uniquement la foi, et les mœurs, et non le gouvernement de l’Église.

Celle-ci, dont l’essence spirituelle est « une, sainte, catholique, et apostolique », (expression qui ne
peut être pleinement comprise que dans une perspective ésotérique), n’est nullement compromise
par les errements de la papauté d’aujourd’hui, qui ne peuvent affecter que les destins historiques de
l’Église visible. Si l’on objecte que l’Église est dirigée invisiblement par le Saint-Esprit, nous répondons
que l’efficacité de l’action divine est inséparable de la qualification, et de la compréhension actuelles
de ses dirigeants extérieurs. Répétons-le : les questions traitées dans la présente étude se rapportent
à la coexistence actuelle générale des religions, et des formes traditionnelles ; et cette coexistence
ne peut être valablement comprise qu’à la lumière d’une doctrine du Gouvernement ésotérique, et
de l’Esprit universel. On ne peut à la fois rejeter l’Ordre ésotérique, et prétendre bénéficier d’une
direction spirituelle dont cet Ordre est l’unique source.

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Un autre élément à prendre en compte, étroitement lié à celui que nous venons d’évoquer, est que
l’actualisation en ce monde de la Présence divine, et des influences spirituelles qui lui sont attachées
dépend aussi de la qualité des supports de sa manifestation ; la pureté de ceux-ci est essentielle.
Cette idée ne devrait pas être totalement étrangère à des théologiens qui enseignent que
l’Incarnation du Fils de Dieu ne pouvait s’opérer que dans un réceptacle parfaitement préparé, et
pur, ce qui rend nécessaire l’Immaculée Conception de la Vierge Marie. Dans ces conditions,
comment ne pas dénoncer l’architecture profane, pur produit de la Renaissance humaniste, et
prométhéenne, des bâtiments dans lesquels le Saint-Siège est contraint d’exercer son pouvoir.
S’agissant de l’élection pontificale, comment les Cardinaux réunis en conclave pourraient-ils se sentir
à l’aise, (du moins s’ils sont croyants), devant les fresques païennes de la Chapelle Sixtine ? Pour le
cardinal Ratzinger, les « nations païennes » englobent toutes les religions antérieures au
christianisme, qui attendent leur Rédempteur.

C’est pourtant là un paganisme purement imaginaire, forgé de toutes pièces pour les besoins d’une
cause exclusiviste, et particulariste : s’il se propose de lutter contre le paganisme véritable, il serait
bien inspiré de badigeonner à la chaux les fresques de Michel-Ange, car la « culture » dont il parle si
volontiers dans ses discours n’est rien d’autre qu’une des idoles du monde moderne, d’autant plus
dangereuse qu’elle se pare des séductions de la beauté, ou plutôt de l’esthétisme. En ce domaine, la
seule beauté légitime est celle de l’art traditionnel, celui qui est exécuté d’après un modèle divin,
selon les règles, et les techniques sacrées. La culture est proprement satanique lorsqu’elle
ambitionne de se substituer à la religion. Elle est aussi le ferment d’une opposition sourde, et
informulée du monde occidental à l’égard de l’islâm, car celui-ci est moins corrompu que le
christianisme qui, en ce domaine, ne connaît plus d’autres règles que celle de la morale, et de la «
sauvegarde du patrimoine artistique de 1’humanité ». Ici encore, le rejet de l’ésotérisme fausse la
vision de la papauté.

Quel contraste entre l’étalage pompeux de l’architecture vaticane, et la majesté hiératique de Sainte-
Sophie, seul édifice chrétien qui mérite vraiment le nom de « basilique » ; Sainte Sophie consacrée à
la Sagesse divine ; Sainte-Sophie que les Turcs ont vainement cherché à imiter en faisant appel à u n
« architecte de génie » qui, pas plus que Michel-Ange, n’avait la moindre connaissance des règles de
l’art sacré ; Sainte-Sophie qui, de manière significative, (et le contraste avec le Vatican est ici aussi
saisissant), a été l’objet de toutes les dégradations, les humiliations, et les désacralisations, sans
oublier les outrages d’une « islamisation » de pacotille. Qu’on nous pardonne une brève incursion
dans le domaine de la politique-fiction : si l’Europe avait gardé le moindre sens traditionnel, elle
aurait exigé de la Turquie la restitution de Sainte-Sophie, (située géographiquement sur le continent
européen), à l’Église orthodoxe. Les papes se seraient grandis en formulant cette exigence, plutôt
que de s’abaisser à mendier la reconnaissance du rôle historique du Catholicisme dans la fondation
de l’Europe, qui aujourd’hui n’en a cure ! Les formes extérieures sont le reflet de la fidélité
traditionnelle : si Sainte-Sophie est une image architecturale adéquate de la sagesse, et de la
puissance divines, c’est parce que l’Orthodoxie est demeurée sous la protection des organisations
initiatiques chrétiennes qui relèvent de l’Hésychasme.

En revanche, la basilique Saint-Pierre porte les stigmates d’une grandeur prétentieuse, et profane qui
sépare le gouvernement catholique romain de l’Esprit universel, seul capable de le guider, et de
vivifier l’Église.

Dans ce contexte, il convient de mettre en lumière le rôle essentiel de la fonction mariale dans le
christianisme. En effet, la Sainte Vierge compte parmi ses attributs celui de Sedes Sapientiae, le «
Siège de la Sagesse » à laquelle Sainte-Sophie est consacrée. La Vierge Marie représente par
excellence l’ésotérisme chrétien, comme le montre l’œuvre de Dante. En islâm, Issâ, (Jésus), désigné

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dans le Coran comme le « Verbe d’Al-llâh », (kalimatu-Hu), est constamment appelé « fils de Marie ».
Lorsqu’elle apparaît, la Vierge est toujours revêtue d’un voile, et l’art chrétien la représente toujours
voilée. Le voile symbolise le mystère, la Vérité cachée qui régit, et qui oriente la Vérité extérieure ; il
figure aussi la servitude, sans laquelle la Totalité ne peut être, ni réalisée iniatiquement, ni
manifestée en ce monde. Marie est la « servante du Seigneur », c’est-à-dire du « Seigneur des
mondes » qui est le « Seigneur des seigneurs ».

Selon Ibn Arabî, la servitude est le secret du tawhîd, entendu comme étant la réalisation initiatique
de l’Unité ; d’autre part, le tawhîd est le secret de la servitude parfaite, car il est la source divine de
l’autorité traditionnelle en ce monde. À ce double point de vue, Marie est un modèle universel. Son
voile figure la soumission de la femme car celle-ci, mieux que l’homme, exprime la subordination de
l’homme à Dieu. L’intimité spirituelle implique des relations réciproques : Dieu peut revêtir la
condition servitoriale, et l’homme peut assumer une fonction divine ; mais les essences propres
demeurent inchangées : le serviteur ne devient pas seigneur lorsqu’il exerce une fonction
seigneuriale, et Dieu ne cesse pas d’être seigneur lorsqu’il revêt la condition servitoriale. Selon la
théologie catholique, le Christ est à la fois « vrai Dieu, et vrai homme » ; pour autant, cela ne veut pas
dire qu’il est Dieu en tant qu’il est homme, ni qu’il est homme en tant qu’il est Dieu : les « deux
natures » coexistent ; elles ne sont pas mélangées.

Comment ne pas rappeler ici l’admirable devise de Jean Paul 2 : Totus Tus, c’est-à-dire : «, (je suis), à
toi tout entier, (ô Marie), » ; mais comment ne pas voir aussi ce que ce « tout entier » impliquait ?
Cette « adhésion totale » aurait dû le conduire, et après lui son successeur, à comprendre l’affinité
profonde qui unit la Vierge Marie à l’islâm. La théologie mariale, y compris la Maternité virginale, et
l’Immaculée Conception, est commune au christianisme, et à la tradition islamique ; alors que le
judaïsme, et a fortiori la déviation sioniste, ne reconnaissent aucune de ces vérités fondamentales.
Dans la mesure où il a « reconnu » le judaïsme dévié, et où il a accepté de traiter avec lui, Jean-Paul 2
n’a pas été fidèle à sa propre devise ; et que dire de Benoît 16 qui, trois ans avant son accession à la
fonction suprême, a publié un ouvrage sur « la foi mariale de l’Église » qu’il n’a pas hésité à intituler :
La Fille de Sion ? On ne pourrait se montrer plus éloigné du « Siège de la Sagesse » !

III. Le trompe-l’œil de Nostra Aetate.

Le refus de reconnaître l’existence, la légitimité, et l’autorité des doctrines ésotériques a privé l’Église
catholique des repères indispensables pour affronter la question spirituelle majeure de notre temps :
la coexistence dans la conscience de nos contemporains de l’ensemble des religions, et des formes
traditionnelles qui ont subsisté jusqu’à nos jours. Selon la révélation islamique, celles-ci sont unes
dans leur principe éternel, et réunies dans leur origine temporelle que René Guénon a appelée : « la
Tradition primordiale ». Le Prophète a dit : « La meilleure parole que j’ai dite, moi, et les prophètes
avant moi, c’est : La ïlaaha ill’a Al-llâh ». De là, les croyants, et les Connaissants qui suivent les
religions antérieures sont convoqués, et invités à rejoindre l’islâm : ce sont les premiers mots du
Coran après la Fâtiha :

Alif - Lâm - Mîm : ceci est le Livre dans lequel ne subsiste aucun doute ; guidance pour tous ceux qui
ont conservé la crainte pieuse : ceux qui croient au Mystère, qui accomplissent la Prière, (c’est-à-dire
les rites permettant de parvenir à Dieu), qui dépensent une part de ce que Nous leur avons octroyé,
(en vue du purifier l’usage des dons divins reçus), ; ceux qui croient en ce qui t’a été révélé, et en ce
qui a été révélé avant toi, et qui ont la certitude de la vie future ; ceux-là, (œuvrent), selon une

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guidance venue de leur Seigneur, (car c’est Al-llâh, le Seigneur des seigneurs, qui les a guidés vers Lui
par l’Unité présente dans les révélations précédentes), et ce sont ceux-là qui subsisteront, (car leur
foi, et leur science seront préservées par la reconnaissance de l’islâm, et l’adhésion à la révélation
faite au Prophète), (Coran, 2, 1-5).

Cet événement sans précédent dans l’histoire du monde met en lumière l’excellence, et la
prééminence de la Loi islamique envisagée en tant que « Religion Pure », (le dîne qayyime
coranique). Celle-ci, qui est compromise aujourd’hui par certaines formes d’« intégrisme », mais qui
sera restaurée dans sa pureté originelle par le Christ de la Seconde Venue, est appelée à réaliser
l’unité traditionnelle finale de la présente humanité, qui sera comme un reflet de la Tradition
primordiale, et le germe de l’Alliance divine qui régira le « siècle futur ». En effet, toutes les
révélations divines antérieures ont en commun, ou bien d’avoir été adressées à des peuples
particuliers, ou bien, comme c’est le cas pour le bouddhisme, et le christianisme, d’être des
adaptations à des situations particulières : leur caractère dérivé, (par rapport à l’hindouisme pour le
premier, et par rapport au judaïsme pour le second), les disqualifie pour assurer la fonction
eschatologique dévolue providentiellement à l’islâm, comme nous le montrerons plus loin. La
situation sans précédent créée par la coexistence actuelle des religions, et des formes traditionnelles
a pris celles-ci à contre-pied, car elles n’étaient pas préparées pour y faire face, et découvraient
soudain le caractère particulier, et relatif de leurs dogmes, et de leurs croyances. L’islâm s’est trouvé,
quant à lui, dans une position inverse : il découvre, et réalise sa vocation universelle, alors que la
langue de la révélation islamique l’avait confiné dans une position géographique limitée, pour
l’essentiel, au monde arabe, et à des régions limitrophes. Une langue sacrée est, pour l’expression
des vérités éternelles, un instrument spirituel, et symbolique incomparable, mais elle comporte
forcément une certaine particularisation ; c’est d’ailleurs pourquoi l’ésotérisme islamique enseigne
que l’Élite initiatique qui constitue le Plérôme Suprême, (dîwân al-awliyâ), parle la langue « solaire »,
dite « adamique » ou « syriaque », et qu’elle s’exprime en arabe uniquement lorsque le Prophète de
l’islâm est présent, ce qui correspond à une situation d’excellence.

Les doctrines véhiculées par les différentes révélations sont métaphysiquement une : à ce point de
vue, l’islâm ne jouit d’aucun privilège spécial, ce que l’œuvre de René Guénon a a parfaitement mis
en lumière. Son excellence n’est pas inhérente à sa Vérité, (qui est la même que celle des religions
antérieures), mais à sa forme, élaborée par la Sagesse providentielle pour être le support d’une
Doctrine universelle. Cette doctrine était cachée dans les enseignements ésotériques de ces
religions, (et il va de soi qu’elle ne pouvait manifester son influence qu’à condition d’être admise, et
reconnue), alors qu’elle est inscrite dans la forme extérieure de l’islâm, ce qui n’est le cas pour
aucune autre forme traditionnelle. En revanche, la Sakîna, c’est-à-dire la Puissance opérative
permettant la réalisation effective de l’œuvre divine en ce monde, est devenue intérieure, et cachée
dans le cœur des vrais croyants. Cette double inversion qualifie l’islâm, tant dans sa doctrine que par
sa méthode, pour rétablir à la fin des temps la Religion universelle pure : telle est la raison profonde
de l’hostilité dont il est aujourd’hui l’objet, car il faut bien voir que les vérités que nous rappelons ici,
une fois de plus, donnent l’unique clé permettant de répondre à la question qui domine le monde
contemporain : celle de la révélation adéquate au défi posé par les contradictions apparentes des
religions auxquelles les hommes sont demeurés attachés.

Un texte pourrait accréditer l’idée que l’Église catholique avait pris elle-même conscience de sa
situation à l’intérieur de ce monde nouveau : il s’agit de la déclaration connue sous le nom de Nostra
Aetate, par référence aux premiers mots de son Préambule : « À notre époque, (Nostra Aetate), où le
genre humain devient de jour en jour plus étroitement uni, et où les relations entre les divers
peuples augmentent, l’Église examine plus attentivement quelles sont ses relations avec les religions

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non chrétiennes ». Le titre du document : Des relations de l’Église avec les religions non chrétiennes
est trompeur, et de nature à faire oublier son contenu, et sa signification véritables, car il s’agit en
réalité de la version finale d’une déclaration sur la question juive dont le projet, dès 1960, avait été
confié par le pape Jean 23 au cardinal allemand Augustion Bea en vue d’un examen par la concile
Vatican 1 Nostra Aetate fut promulgué cinq ans plus tard, le 28 octobre 1965, sous le pontificat de
Paul 6. Avant d’examiner la partie qui concerne les musulmans, et la « foi islamique », il nous faut
rappeler les circonstances qui ont conduit à cette surprenante métamorphose ; elles mettent en
lumière une double équivoque : contrairement à ce que semblent indiquer le nom, le titre, et une
partie du contenu de Nostra Aetate, l’Église ne s’est jamais intéressée qu’à une seule religion autre
qu’elle-même : le judaïsme. Il ne faut donc pas s’étonner outre mesure de voir qu’en pratique seule
la partie du texte relative aux juifs est prise en considération aujourd’hui, car le Décret initial préparé
par le cardinal Bea s’appelait : De Judaeis. Du maquillage pseudo-universaliste de Nostra Aetate plus
rien ne demeure que le trompe-l’œil. Tel est notamment le sens de l’accent mis par le cardinal
Ratzinger, puis par Benoît 16, sur les dangers du « relativisme ». Dès 1996, au cours d’une conférence
à Guadalajara, (Mexique), devant les présidents des Commissions doctrinales de l’Amérique latine, le
prélat dénonçait les « idées de tolérance » ainsi que la « théologie pluraliste des religions » qui, selon
lui, « a pris désormais la place qu’a occupée la théologie de la libération au cours de la dernière
décennie » Combattre ce courant théologique avec une telle référence équivaut à formuler dans un
langage plus moderne l’adage bien connu : « Hors de l’Église, pas de salut ».

Dans cette optique, Nostra Aetate n’aura finalement été rien d’autre qu’un compromis diplomatique
destiné à faire accepter un changement radical de la vision que les catholiques avaient des juifs.

Et ceci nous amène à la deuxième équivoque. La déclaration de 1965 traite apparemment de


questions religieuses, et se réfère plus d’une fois à la sainte Écriture ; il s’agit cependant d’un texte
éminemment politique, en dépit des précisions apportées à l’alinéa 4 :

L’Église qui réprouve toutes les persécutions contre tous les hommes, quels qu’ils soient, ne pouvant
oublier le patrimoine qu’elle a en commun avec les juifs, et poussée, non par des motifs politiques,
mais par la charité religieuse de l’Évangile, déplore les haines, les persécutions, et toutes les
manifestations d’antisémitisme qui, quels que soient leur époque, et leurs auteurs, ont été dirigées
contre les juifs.

Il ne faut pas s’y tromper : ce passage, qui traite d’un problème particulier, a une portée politique
évidente, et sa présence ne peut se comprendre que par là. S’il est précisé expressément que
l’attitude de l’Église n’est pas dictée par des motifs politiques, c’est parce que les circonstances très
spéciales qui conduisirent à l’élaboration, et à l’adoption de ce texte ne justifient que trop bien le
soupçon du contraire. Que l’on nous comprenne bien : il ne s’agit pas pour nous d’instruire un procès
d’intention, ni de prétendre que les Pères conciliaires n’étaient pas sincères quand ils se disaient
inspirés uniquement par « la charité religieuse de l’Évangile », mais d’affirmer que la déclaration
Nostra Aetate est inséparable d’un contexte politique, de telle sorte qu’il est tout naturel qu’elle ait
été interprétée dans ce sens. En effet, contrairement à ce qui fut le cas pour l’ensemble des autres
textes adoptés par le concile, des considérations de cet ordre ont déterminé sa conception initiale,
son élaboration historique, et surtout la signification qui lui fut donnée par la suite. Autrement dit,
qu’elle le reconnaisse ou non, l’Église catholique a été manipulée dans cette affaire ; elle n’a pu
résister à la manœuvre dont elle était l’objet, à cause des limitations de sa doctrine théologique, et
des faiblesses inhérentes à son statut traditionnel. Il nous faut à présent examiner tout ceci plus en
détail.

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IV. L’Église manipulée.

Dans une précédente étude, nous avons montré que le but ultime du sionisme n’est pas la création
d’un État : celui-ci n’est qu’un moyen en vue du rétablissement d’un judaïsme hégémonique,
illégitime au regard du Droit sacré. Il s’agit de mettre en scène une parodie du messianisme
impliquant la construction à Jérusalem d’un « troisième Temple » qui figure aujourd’hui déjà sur les
plans de la Ville sainte, à l’emplacement de la Mosquée d’Omar. On ne peut rien comprendre à la
folie apparente de la politique sioniste si l’on imagine qu’elle a pour ambition d’assurer la sécurité, et
le bien-être du peuple juif : ceux-ci ne sont qu’accessoires, et seront sacrifiés sans scrupule si la «
résurrection », (c’est le terme antitraditionnel utilisé), d’un Israël contrefait l’exige. Tel est pourtant
bien l’argument avancé pour la justification du sionisme politique : la tentative de génocide
perpétrée par le nazisme autoriserait les juifs à rétablir leur puissance extérieure sans égard pour la
sanction divine qui les a frappés parce qu’ils n’ont pas voulu reconnaître la mission de Jésus. Le
lancinant rappel, au nom du « devoir de mémoire », des persécutions nazies a pour principale raison
de prévenir toute remise en cause de la légitimité de l’État sioniste, et du dogme intangible qui
obligerait toutes les nations du monde à le reconnaître de jure. La visée pseudo-messianique de cette
entreprise est confirmée par la manière dont la papauté fut conduite à encourager une modification
profonde de la mentalité catholique, et de l’attitude séculaire de l’Église à l’égard des juifs.
L’instauration d’un pseudo-messianisme sioniste impliquait la nécessité de discréditer le
messianisme chrétien : telle est, selon nous, la raison pour laquelle la création de l’État d’« Israël »
s’accompagna d’une mise en accusation publique de l’Église catholique, et de la papauté : la
première fut accusée d’être partiellement responsable des persécutions nazies pour avoir incité les
chrétiens, pendant des siècles, à mépriser les juifs ; la seconde de s’être tue, et de ne pas avoir
dénoncé publiquement la tentative de génocide, ce qui visait personnellement Pie 12.

L’accusation portée contre l’Église fut instruite par l’historien français Jules Isaac dont l’épouse, et la
fille étaient mortes en déportation. Celui-ci publia deux importants ouvrages : Jésus, et Israël qui
parut tout d’abord en 1946, et qui fut réédité en 1959 ; et Genèse de l’antisémitisme, publié une
première fois en 1948, puis en 1956. Ces dates confirment, s’il en était besoin, que ces études sont
concomitantes avec la création de l’État sioniste ; elles relèvent d’un esprit similaire, et s’inscrivent
dans un même projet. Les dénonciations de l’historien portaient essentiellement sur le contenu des
Évangiles, et sur les écrits des Pères de l’Église, en soulignant les invraisemblances contenues dans
les premiers, les invectives haineuses, et les propos insultants des seconds ; tout cela en vue
d’obtenir une « purification », et une rectification de la doctrine enseignée par l’Église durant près de
deux mille ans. Pour assurer la diffusion de ses thèses, Jules Isaac amorça, notamment avec le
soutien du Grand Rabbin de France, et d’un certain nombre de penseurs catholiques, un « dialogue
judéo-chrétien ». En 1948, il fonda l’Amitié judéo-chrétienne de France dont les membres devaient
s’engager à ne pas se convertir les uns les autres ! La charte fondatrice de cette organisation n’était
autre que la fameuse déclaration de Seelisberg, village suisse où, après la publication de Jésus, et
Israël fut réunie, du 30 juillet au 5 août 1947, une « Conférence internationale extraordinaire pour
combattre l’antisémitisme ». Celle-ci approuva une série de mesures destinées à modifier
l’enseignement chrétien sur le judaïsme, dans un document appelé : « Les Dix points de Seelisberg »
qui furent repris, pour la plupart, dans Nostra Aetate. Si, d’une façon générale, on peut dire du «
dialogue inter-religieux » qu’il est une des tartes à la crème de l’idéologie contemporaine, que penser
de celui, très spécial, qui réunit depuis lors les chrétiens, et les juifs. Dans son ouvrage : L’Étoile, et la
Croix, Henri Tincq l’a qualifié d’« asymétrique », et décrit en des termes aussi justes que
pittoresques :

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Que peut signifier un dialogue entre un commerçant de boutons de Brooklyn, et un jésuite de Rome
? Un « dialogue » ne peut avoir la même signification, ni le même degré de motivation, pour les juifs,
et pour les chrétiens… Pour les juifs, il n’y a entre judaïsme, et christianisme aucune lien de
dépendance, ni de causalité, ni même, le plus souvent, d’intérêt ; à peine un lien d’origine. Quand on
lui demande ce que les juifs pensent de Jésus-Christ, Franz Rosenzweig a cette réponse : « Ils ne
pensent pas ». La situation est évidemment différente dans le christianisme questionné, depuis saint
Paul, par son origine juive, celle du Christ, et de ses apôtres, par ses sources scripturaires, même par
sa liturgie. Autrement dit, le chrétien ne peut pas vivre sans se poser la question : que suis-je par
rapport au juif ? Alors que le juif vit habituellement sans se poser la question de son rapport au
chrétien autrement qu’en termes économiques ou politiques.

Dans ces conditions, la visite que Jules Isaac rendit au pape Jean 23 le 13 juin 1960 revêtait
évidemment un caractère politique. L’historien remit au Souverain Pontife un dossier sur
l’antisémitisme théologique dans la catéchèse de l’Église.

Trois mois plus tard, Jean 23 demandait au cardinal Bea de préparer une déclaration sur la question
juive en vue d’un examen ultérieur par le concile. Celle-ci, intitulée De Judaeis, fut présentée à la
commission centrale préparatoire du concile.

Elle souleva un tel tollé qu’elle fut rejetée en juin 1962, et ne put donc être soumise, comme prévu, à
la première session qui se déroula du 11 octobre au 8 décembre de la même année. L’indignation
était partagée par les chrétiens dits « conservateurs » qui n’admettaient pas que l’on remette en
cause l’enseignement traditionnel de l’Église, et par les arabes, chrétiens, et musulmans, qui virent
dans le décret proposé un acte politique « qui irait dans le sens d’une reconnaissance de l’État
d’Israël » : la suite des événements montra qu’ils avaient raison. Cette conjonction occasionnelle
d’intérêts différents mérite d’être soulignée : les chrétiens conservateurs n’étaient pas forcément
hostiles à une reconnaissance de l’État d’Israël, et les chrétiens arabes ne voyaient pas forcément
d’un mauvais œil des changements dans l’enseignement de l’Église. Signalons, parmi les
conservateurs qui se rendirent à Rome pour combattre les arguments de Jules Isaac, (et qui eurent
recours, pour ce faire, aux moyens de pression habituels de la politique partisane), la présence du
vicomte Léon de Poncins, auteur de plusieurs études sur les méfaits de l’influence juive, dont René
Guénon a rendu compte dans les Études Traditionnelles : Les Forces secrètes de la Révolution,
(compte rendu d’octobre 1930), ; La Guerre occulte, (en collaboration avec Emmanuel Malynski ;
compte rendu de juillet 1936), et La mystérieuse Internationale juive, (compte rendu d’octobre
1936). Rappelons que c’est à l’occasion de ces recensions que notre maître précisa sa pensée sur la
question qui nous intéresse ici. Léon de Poncins a consacré un ouvrage entier aux changements
intervenus dans l’enseignement de l’Église à ce moment critique de l’histoire religieuse
contemporaine ; il a pour titre : Le Judaïsme, et le Vatican. Une tentative de subversion spirituelle, et
fut publié en 1967, peu après la fin du concile.

À la suite du rejet du projet de décret De Judaeis, le cardinal Bea, fort de l’appui de Jean 23, ne
s’avoua pas vaincu. Comme il était président du Secrétariat pour l’unité des chrétiens, il eut l’idée,
plutôt saugrenue, d’intégrer la question juive à l’intérieur d’un autre schéma, celui sur l’œcuménisme
qui devait être soumis à la deuxième session du concile qui se tint du 29 septembre au 4 décembre
1963. Le 18 novembre, la discussion fut ouverte par le cardinal Cicognani qui déclara d’emblée qu’il
s’agissait de déterminer l’attitude des catholiques, non seulement à l’égard des autres chrétiens,
mais aussi à l’égard des croyants d’une « autre religion ». Deux chapitres avaient été ajoutés au
schéma initial : le quatrième qui traitait des relations avec les croyants non chrétiens, et le cinquième

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qui traitait de la liberté religieuse, en particulier de la situation des croyants dans les pays
communistes. Le titre du chapitre IV est révélateur de l’évolution qui s’opère à ce moment : « Du
rapport des Catholiques aux non-chrétiens, et plus spécialement aux Juifs ». Il s’agit, on le voit, d’une
formulation intermédiaire entre le De Judaeis initial, et le titre qui prévaudra dans la déclaration
Nostra Aetate : « Sur l’Église, et les religions non chrétiennes » où il n’est apparemment plus du tout
question des juifs ; mais, comme nous l’avons dit, cette apparence est trompeuse, car c’est bien la
question juive qui demeure la raison d’être de l’ensemble du texte, et qui constitue son contenu
principal. Le cardinal Bea tenta, tant bien que mal, de justifier cette astuce en déclarant que les
principes œcuméniques devaient aussi pouvoir s’appliquer « aux non-chrétiens qui rendent un culte
à Dieu. Cela vaut surtout lorsqu’il s’agit des juifs qui sont liés avec l’Église du Christ sous un rapport
spécial ».

Il va de soi qu’une telle extension du sens donné au terme « œcuménisme » est artificielle, car celui-
ci ne peut s’appliquer légitimement qu’au mouvement visant à réunir l’ensemble des églises
chrétiennes en une seule ; sa portée est purement « ecclésiale ». Par ailleurs, l’œcuménisme sous-
entend la primauté de Rome puisque le Souverain Pontife détient seul le droit de régir l’Église
universelle ; appliquer ce terme à l’ensemble des croyants, (c’est-à-dire, si l’on se réfère à la
définition contestable de Nostra Aetate, de tous ceux dont « la vie est imprégnée d’un profond sens
religieux »), est évidemment inadmissible, car cela revient à dire que l’Église romaine a vocation de
régir l’ensemble des croyants comme elle a vocation de régir l’ensemble des chrétiens. On en
revient, une fois de plus, à l’affirmation : « Hors de l’Église, pas de salut ».

Il convient d’insister sur le fait que l’œcuménisme est une conception limitative, sans rapport avec
l’universalité véritable telle qu’elle est enseignée par l’islâm. L’unité des religions, et des révélations
est métaphysique dans son principe, et traditionnelle au degré des formes, et des formulations. Elle
n’a d’autre source, et d’autre essence que l’Esprit divin. Ce n’est, ni une unanimité, (résultant d’un
accord des âmes), ni une perpétuité dans l’ordre temporel, ni, à plus forte raison, un accord fondé
sur la définition dogmatique formulée par l’Église. Il s’agit d’une vision, et d’une reconnaissance,
(ashhadu, c’est-à-dire je témoigne qu’il n’y a d’autre divinité qu’Al-llâh), qui transcende le degré
humain, même envisagé dans sa totalité. La métaphysique traditionnelle n’est pas une théologie,
encore moins une philosophie ; il s’agit de l’Unité principielle que les musulmans appellent : tawhîd.

Les envoyés du Très-Haut transmettent cette doctrine sacrée aux hommes en l’adaptant à la
diversité des temps, des lieux, et des mentalités, selon les formulations énoncées par la Sagesse
divine. Comme il s’agit toujours, et partout d’une seule, et même doctrine, ces envoyés divins, en
dépit de la diversité formelle de leurs messages, se confirment, et se déclarent véridiques les uns les
autres. Telle est la conception de l’universalité traditionnelle en islâm ; elle n’a assurément rien de
commun avec l’œcuménisme proposé par le cardinal Bea aux Pères conciliaires pour mieux faire
passer sa déclaration sur les juifs !

La ficelle était tout de même un peu grosse, de sorte que le nouveau texte suscita les mêmes
réactions d’hostilité violente que le premier chez les conservateurs, et surtout chez les chrétiens
arabes. Il fut retiré en totalité, malgré l’insistance du cardinal qui s’obstinait à déclarer, contre toute
évidence, qu’il s’agissait d’une question exclusivement religieuse : « Il n’y a pas de danger que le
concile se mêle des questions ardues qui concernent les relations entre les États arabes, et Israël ».
Ce retrait fut facilité par le souhait du nouveau pape. Paul 6, plus avisé que le cardinal, voulait à tout
prix éviter une discussion qui risquait de compromettre le pèlerinage qu’il avait l’intention
d’accomplir en Terre sainte dès le début de son pontificat. À la différence de ses prédécesseurs, et
surtout de ses successeurs, Paul 6 avait conçu une véritable politique moyen orientale : pour obtenir
l’établissement d’un statut garanti internationalement pour Jérusalem, il entendait renforcer

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l’autorité de l’Église, et montrer qu’elle était capable de jouer un rôle de médiateur entre les deux
parties en conflit : les juifs, et les arabes. Il prit le plus grand soin, tout au long de son voyage, de ne
poser aucun geste qui aurait pu être interprété d’une manière quelconque comme une
reconnaissance de l’État hébreu, allant jusqu’à adresser ses remerciements, une fois revenu à Rome,
au « Président Shazar, Tel-Aviv », alors que le Chef de l’État résidait à Jérusalem ! En dépit de leur
irritation, les dirigeants sionistes firent preuve de patience, et demeurèrent fidèles à leur tactique
constante : engranger à chaque étape les bénéfices qu’elle leur apportait, sans se préoccuper des
revers, afin d’obtenir davantage à l’étape suivante. Ils attendirent le décès de Paul 6 pour proclamer
officiellement que Jérusalem était la capitale éternelle de l’État juif, réduisant ainsi à néant
l’ambition diplomatique de ce pape, qui eut tout de même le mérite d’être plus lucide, et clairvoyant
que ses malheureux successeurs.

Il était nécessaire de rappeler tout ceci afin de mieux faire comprendre la portée exacte de la
déclaration Nostra Aetate, et de montrer qu’elle ne reflétait pas vraiment la position de l’Église, ni
même celle de la papauté, mais uniquement, et pour un temps, celle qui était propre à Paul 6.
Toujours dans un climat houleux, qui n’était pas sans évoquer les pires dérives de la démocratie
parlementaire, le cardinal Bea, lors de la troisième session du concile, (du 14 septembre au 21
novembre 1964), présenta un nouveau schéma. Ce document ne s’intéressait plus exclusivement aux
juifs comme celui qui avait été préparé pour la première session ; il n’était plus annexé à la question
de l’œcuménisme comme celui qui avait été préparé pour la seconde ; il s’intitulait cette fois : Des
Juifs, et des non-chrétiens. Ce titre, à l’instar des précédents, demeurait conforme à l’intention
initiale qui avait été celle de Jules Isaac, et de Jean 23, mais, pour la première fois, celle-ci était
envisagée dans une perspective apparemment universaliste puisqu’il s’agissait à présent de traiter
des relations de l’Église avec l’ensemble des autres religions.

Néanmoins la discussion s’envenima une fois de plus, (sur une question qui semblait purement
théologique : l’accusation de déicide), les oppositions resurgirent avec la même violence, et le texte,
présenté le 25 septembre, fut retiré peu après. Le 18 novembre, une nouvelle version fut présentée
qui n’était certes pas définitive, mais qui figurait sous le titre qui fut finalement adopté : Des
relations de l’Église avec les religions non-chrétiennes ; officiellement, il n’était plus question des
juifs. Paul 6 avait réussi à faire envisager le problème d’une manière plus conforme à la perspective
qui lui convenait, et qui était celle d’une relative ouverture dans le domaine traditionnel.

Cet « esprit » fut maintenu, vaille que vaille, au début du pontificat de Jean-Paul 2 ; il se manifesta
notamment dans la rencontre d’Assise, le 27 octobre 1986, où furent conviés les représentants des
grandes confessions du monde. Son seul mérite réel, à nos yeux, fut de montrer les limites du «
dialogue » tant prôné, et de la « collaboration avec ceux qui suivent d’autres religions », (pour
reprendre les termes de Nostra Aetate), : si les hôtes de Jean-Paul 2 étaient invités à « prier
ensemble », il n’était évidemment pas possible d’envisager une prière commune. Loin de refléter
l’unité métaphysique, et l’universalité traditionnelle, ce type de manifestation où les croyants sont
juxtaposés en est la caricature : il met en lumière les limites d’une conception purement ecclésiale,
pour ne pas dire ecclésiastique, de l’universalité, et montre cruellement que l’Église catholique, pour
des raisons que nous examinerons plus loin, ne dispose pas des moyens doctrinaux, et rituels
adéquats au rôle qu’elle prétend jouer dans les monde. La rencontre d’Assise, tout comme les
voyages de Jean-Paul 2 en Inde, et au Maroc, montrent surtout le caractère artificiel du fameux «
dialogue », et de la collaboration. Lorsque, en 1993, Jean-Paul 2 renouvela son invitation, elle ne
suscita plus guère d’enthousiasme, et beaucoup la déclinèrent. Il est particulièrement regrettable
qu’il se soit trouvé des musulmans, ignorants de la doctrine universelle, et des privilèges statutaires
de leur religion, pour participer à ces réunions, (ou à d’autres du même genre, mais d’une portée

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plus limitée, comme celles organisées jadis par Louis Massignon à Vieux Marché sous prétexte de
rendre hommage aux « Sept Dormants »). Il doit être bien compris que, de toute façon, ils ne
peuvent engager qu’eux-mêmes : le musulman qui participe à de telles rencontres, tout comme celui
qui accepte de reconnaître l’État juif, cesse ipso facto de représenter l’islâm.

« Dis : ô, (vous), les Gens du Livre ! Élevez-vous jusqu’à une Parole également valable pour nous, et
pour vous : nous n’adorons qu’Al-llâh, et nous ne Lui associons rien, et nous ne prenons pas certains
d’entre nous comme seigneurs en dehors d’Al-llâh… », (Coran, 3, 64).

« N’argumentez pas avec les Gens du Livre, si ce n’est au moyen de ce qui constitue l’excellence ;
sauf à l’égard de ceux d’entre eux qui sont injustes ; et dites : nous croyons en ce qui nous a été
révélé, et en ce qui vous a été révélé ; notre divinité, et la vôtre n’en sont qu’une : c’est à elle que
nous sommes soumis », (Coran, 29, 46).

V. Nostra Aetate, et l’islâm.

Ces rappels historiques montrent que Nostra Aetate demeure essentiellement une déclaration de
l’Église catholique sur les juifs. Le passage sur la « foi islamique », si important, et révélateur qu’il
soit, a été introduit pour des raisons tactiques, et diplomatiques, et ne se comprend vraiment qu’à la
lumière de la politique moyen-orientale de Paul 6. On ne peut pas dire que ce texte fut sans
lendemain, puisqu’il continua de manifester ses effets durant la première partie du pontificat de
Jean-Paul 2, mais ceux-ci furent de courte durée. On continue aujourd’hui à célébrer la déclaration
uniquement parce qu’elle a marqué une étape décisive dans les relations de l’Église avec le sionisme.
À ce point de vue, sa principale utilité est d’avoir brisé une sorte de « coquille psychique » afin de
modifier en profondeur la perception que les catholiques avaient des juifs ; de manière fort
imprudente d’ailleurs, car il s’agissait en réalité d’une coque protectrice : sa disparition fut à l’origine
de toutes les dérives qui culminent aujourd’hui.

Du point de vue sioniste, elle était assurément loin d’être parfaite. Suite aux tractations, et aux
compromis, quelquefois arrachés en dernière minute, les juifs n’avaient pas été formellement
exonérés de l’accusation de déicide ; le passage demandant que « jamais le peuple juif ne soit
présenté comme une nation réprouvée ou maudite ou coupable de déicide » avait finalement été
amputé. On reprochait surtout à la déclaration de « ne souffler mot d’Auschwitz », de « faire silence
sur le génocide », et de ne rien dire du « nécessaire repentir.»

Toutefois, le bilan de Nostra Aetate fut jugé globalement très positif, car le texte « annulait en ses
sources mêmes toute la littérature anti judaïque diffusée des siècles durant par les conciles, et par
l’Église » ; de sorte que si « on pouvait contester tel ou tel terme qui avait été choisi ou éliminé du
texte conciliaire, l’essentiel demeurait qu’une nouvelle direction était donnée ». Quelle direction ?
Selon M. Perko : « En rejetant la notion de culpabilité collective pour la mort de Jésus, le concile
éliminait une fois pour toutes l’opposition, sous des prétextes pseudos théologiques, à la création de
l’État d’Israël, en même temps que la tonalité du document permettait d’établir un climat qui, en fin
de compte, faciliterait le dialogue diplomatique ». Ce fut bien là, effectivement, le résultat essentiel
de Nostra Aetate, et sa raison d’être véritable. Il était clair que la déclaration n’était rien d’autre que
la première étape d’une entreprise de subversion antitraditionnelle dont la seconde fut la
reconnaissance de l’État d’Israël par le Vatican en 1993, et la troisième, à laquelle nous assistons
aujourd’hui, la collusion hybride d’un catholicisme amoindri, et d’un judaïsme dévié, dirigée contre

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l’islâm. Cela dit, les raisons qui conduisent à refuser toute légitimité à l’État juif ne peuvent en
aucune façon être assimilées à des « prétextes pseudo-théologiques », car elles relèvent du Droit
sacré qui appartient à l’ordre ésotérique, seul à même d’expliquer, et de justifier pleinement la
fonction, et les prérogatives des Envoyés du Très-Haut.

Voici le texte intégral de la déclaration Nostra Aetate sur la religion musulmane :

L’Église regarde aussi avec estime les musulmans, qui adorent le Dieu Un, vivant, et
subsistant, miséricordieux, et tout-puissant, créateur du ciel, et de la terre, qui a parlé aux
hommes.

Ils cherchent à se soumettre de toute leur âme aux décrets de Dieu, même s’ils sont cachés,
comme s’est soumis à Dieu Abraham, auquel la foi islamique se réfère volontiers. Bien qu’ils
ne reconnaissent pas Jésus comme Dieu, ils le vénèrent comme prophète ; ils honorent sa
mère virginale, Marie, et parfois même l’invoquent avec piété. De plus, ils attendent le jour du
jugement où Dieu rétribuera tous les hommes ressuscités. Aussi ont-ils en estime la vie
morale, et rendent-ils un culte à Dieu, surtout par la prière, l’aumône, et le jeûne. Si, au cours
des siècles, de nombreuses dissensions, et inimitiés se sont manifestées entre les chrétiens, et
les musulmans, le concile les exhorte tous à oublier le passé, et à s’efforcer sincèrement à la
compréhension mutuelle, ainsi qu’à protéger, et à promouvoir ensemble, pour tous les
hommes, la justice sociale, les valeurs morales, la paix, et la liberté.

Nous formulerons tout d’abord, à propos de ce texte, quelques remarques d’ordre général. Il
n’appartient, ni à l’Église catholique, ni à quelque autre autorité religieuse que ce soit, de fixer des
normes, et de donner des conseils qui seraient applicables à la religion islamique. Seule forme
traditionnelle disposant d’une loi sacrée destinée à l’ensemble des hommes, la révélation faite à
Muhammad inclut, par l’effet d’une grâce, et d’une volonté providentielles, tous les moyens
doctrinaux, et rituels nécessaires à l’accomplissement de sa mission ; elle n’a donc nul besoin d’«
œuvrer ensemble » avec qui que ce soit. De même, la « compréhension mutuelle » est dépourvue de
sens pour qui a quelque notion de l’« intégrité islamique » telle que nous l’avons définie. La
révélation muhammadienne contient la totalité des sciences, et des doctrines traditionnelles
antérieures, de sorte que rien ne manque à la compréhension que les musulmans peuvent avoir du
catholicisme, (ce dont témoignent abondamment les écrits qui relèvent du courant doctrinal issu de
René Guénon). L’incompréhension est malheureusement à sens unique, comme le montre le texte
conciliaire commenté ici, en dépit de la « bonne volonté » relative dont il procède.

Il ne convient certainement pas d’« oublier le passé » car, aujourd’hui comme hier, l’islâm doit
reconnaître, et affirmer ce qu’il est, sans « discuter » avec qui que ce soit, et en n’ayant pour seuls
ennemis que ceux qui sont eux-mêmes les ennemis d’al - Hhakk, c’est-à-dire de Dieu, de Sa Vérité, et
de Son Droit.

Trois points de doctrine seront examinés ici : la divinité du Christ, la sainteté de Marie, et la fonction
prophétique. Il doit être bien entendu que les vues que nous exprimerons sur ces trois sujets ne
relèvent pas de la théologie, encore moins de la dogmatique, mais de la métaphysique traditionnelle.
Nous savons bien que ce que nous affirmons pourra toujours être contredit, et contesté, mais notre
intention n’est nullement de provoquer une discussion ou de prendre parti dans un débat.

Du reste, le Coran recommande expressément de « ne pas argumenter avec les Gens du Livre, si ce
n’est au moyen de ce qui constitue l’excellence », (Coran, 29, 46). Cette réserve s’impose d’autant
plus en l’occurrence que le texte de Nostra Aetate est lui-même dépourvu de tout esprit polémique.

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Seule nous intéresse la compréhension métaphysique qui dépasse immensément les limites
inhérentes au point de vue théologique.

Rappelons que celui-ci, dans l’interprétation islamique de la Révélation coranique universelle,


demeure toujours secondaire, et subordonné. Dans cet esprit, nous entendons uniquement donner
quelques indications pouvant servir de repères, sans prétendre pour autant, loin s’en faut, épuiser de
manière systématique les innombrables aspects que les sujets abordés comportent ; nous
rappellerons aussi, une fois de plus, que les doctrines du tasawwuf, qui sont l’essence de ce que nous
avons appelé 1’« intégrité islamique », sont seules capables de rendre compte des enseignements
véritables de l’islâm. En aucun cas celui-ci ne peut être réduit aux formulations dogmatiques d’un
intégrisme qui avilit la religion qu’il prétend défendre, et à laquelle il ne comprend finalement pas
grand-chose.

Le Verbe de dieu.

Selon Nostra Aetate : « Bien que, (les musulmans), ne reconnaissent pas Jésus pour Dieu, ils le
vénèrent comme prophète ».

Voici le passage coranique auquel la déclaration conciliaire fait apparemment référence :

« Ô Gens du Livre, n’exagérez pas dans votre religion, et ne dites au sujet d’Al-llâh que la vérité : le
Messie fils de Marie est uniquement l’Envoyé d’Al-llâh, et Son Verbe qu’Il a projeté en Marie, et un
Esprit procédant de Lui.

Croyez donc en Al-llâh, et en Ses envoyés », (Coran, 4, 171).

À la lumière de ce verset, on constate que Nostra Aetate omet deux points essentiels. Le premier est
que Jésus n’est pas seulement un prophète, mais un envoyé divin, (rasoûl), ce qui lui donnait le
pouvoir de modifier le Droit sacré au sein du judaïsme : c’est là une fonction qui le plaçait au même
degré que Moïse, et qui le distinguait de l’ensemble des prophètes juifs qui vinrent ensuite pour
rappeler, et pour confirmer la révélation mosaïque.

Le second est que Jésus est qualifié de « Verbe d’Al-llâh » d’une façon qui évoque le début de
l’Évangile de saint Jean : «, et le Verbe était avec Dieu… », (point de vue de la distinction), « …, et le
Verbe était Dieu », (point de vue de l’identité). Dès lors que le Coran déclare expressément que Jésus
est le Verbe d’Al-llâh, on ne voit pas en quoi la révélation islamique serait contraire à l’enseignement
du christianisme car le Verbe d’Al-llâh ne peut être autre qu’Al-llâh. Cette remarque conduit à penser
que la recommandation faite aux « Gens du Livre » de ne pas « exagérer dans leur religion » se
rapporte à une autre question que celle de la divinité du Christ. C’est là un point capital, et qu’il nous
faudra examiner de plus près. Soulignons dès l’abord que la formulation coranique indique que Jésus
n’est pas seulement une manifestation du Verbe divin parmi d’autres, mais « Son Verbe », (kalimatu-
Hu), expression qui, du point de vue religieux se comprend par rapport à l’antécédent « Al-llâh »,
mais qui, dans une perspective initiatique, peut être rapporté aussi aux mots « l’Envoyé d’Al-llâh ».
Ce Verbe unique, et éternel est le principe de toutes les manifestations particulières qu’il revêt en ce
monde, et c’est pour cette raison qu’il est dit dans la suite du verset : « Croyez donc en Al-llâh, et en
Ses envoyés, (au pluriel), ».

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La qualité divine des envoyés d’Al-llâh est confirmée par cette ichâra, (indication subtile), bien
connue dans le tasawwuf : rasoul Al-llâh, Al-llâh, (les envoyés d’Al-llâh sont Al-llâh), (Cor, 6, 124).

Cela étant, la manière dont les clercs chargés par l’Église des relations avec l’islâm présentent
l’enseignement coranique s’avère singulièrement décevante, et fort éloignée de l’ « effort sincère de
compréhension » prôné par le texte conciliaire. On peut citer, à titre d’exemple, la façon dont le Père
Michel Leelong, de la Société des Pères blancs, rend compte de la question examinée ici dans son
ouvrage intitulé : L’Islam, et l’Occident.

Après avoir rappelé, page 132, que « Jésus-Christ est le Verbe de Dieu fait homme, celui en qui le
Père s’est révélé en plénitude, le Fils de Dieu, le Sauveur du monde », il affirme, sans la moindre
nuance, page 133, que « tout autre est l’enseignement du Coran sur Jésus. Tout en évoquant le
mystère de sa naissance virginale, la sainteté de sa vie, la grandeur de sa mission, et enfin son retour
vers Dieu, le Livre saint de l’islâm affirme que Jésus n’est qu’un homme, et que les Églises
chrétiennes ont altéré son message ». Ensuite il se réfère, durant une page entière, à des passages
coraniques tirés principalement des sourates Al - Ïmrân, et Maryam, mais sans faire aucune mention
du verset déclarant que Jésus fils de Marie est le Verbe de Dieu.

Quand il se résout finalement à le citer, dans la seconde moitié de la page 134, c’est uniquement
pour souligner un aspect négatif, à savoir que « le Coran invite aussi les chrétiens à “ne pas dépasser
la mesure” dans la façon dont ils vivent, et expriment leur foi au Christ ». C’est là une interprétation
inexacte, et une présentation volontairement tendancieuse destinée à faire passer l’idée qu’ « il
existe de radicales divergences entre le contenu du Coran, et celui du Nouveau Testament en ce qui
concerne la personne, et la mission de Jésus », (cf. p. 132). Ces divergences supposées radicales
n’existent précisément ni dans le Coran ni dans le Nouveau Testament lorsqu’on interprète ces
révélations à la lumière de la métaphysique traditionnelle, seule adéquate, et légitime pour résoudre
des oppositions de ce genre. C’est parce qu’elle refuse de reconnaître cette vérité essentielle que
l’Église catholique ne peut plus prétendre détenir un enseignement dont la portée serait universelle.
La théologie, comme tout ce qui relève sous un aspect ou sous un autre de la raison humaine, est
source d’exclusivisme, et d’opposition ; sa nature la rend incapable de comprendre, et d’unir. Faute
d’admettre ces limites, et ces dangers, l’Église ne peut présenter au monde d’aujourd’hui rien de plus
qu’un particularisme doctrinal incompatible avec la mission qu’elle revendique sans cesse d’avoir à «
enseigner toutes les Nations ». Plus grave encore, l’Église romaine compromet ainsi l’unité du
christianisme, et ne pourra jamais, tant qu’elle persistera dans son erreur, ramener à elle les Églises
orientales qui, pour dire le moins, sont aussi « orthodoxes » qu’elle-même. C’est là la rançon de son
aveuglement, et l’on peut tenir pour assuré qu’à ce point de vue aussi, (qui est celui de
l’œcuménisme au sens propre), les appels au « dialogue », et à la « compréhension mutuelle »
demeureront lettre morte.

Pour montrer l’accord profond entre le Nouveau Testament, et la révélation coranique, il suffit de
considérer les particularités, les énigmes, et parfois même les incohérences apparentes du Symbole
de Nicée, texte inspiré par l’Esprit Saint, et qui définit la foi catholique actuelle. L’interprétation
traditionnelle de ce texte est plus aisée, et surtout plus fructueuse, quand elle découle des principes
enseignés par l’ésotérisme islamique, qui sont universellement applicables, et donc plus adéquats
que les notions limitées, et incomplètes utilisées du côté chrétien. La question de la « divinité du
Christ » telle qu’elle est envisagée dans le christianisme comporte une équivoque qui tient à la
pauvreté, et à l’insuffisance du vocabulaire employé. Selon l’enseignement du tasawwuf, il convient
de distinguer la divinité au sens d’ « Essence divine », (Dhât), de la divinité au sens de « Fonction
divine », (ouloûhhiyya). Cette dernière désigne Dieu en tant qu’Il est l’objet de l’adoration de Ses
serviteurs : la divinité ne peut être adorée s’il n’y pas des êtres qui l’adorent ; la Fonction divine

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implique toujours une dualité, et un « lien », (unissant les deux termes), qui définit précisément la
notion de religion. La doctrine chrétienne ignore ce second sens du terme « divinité » ; elle recourt
uniquement à l’idée de « seigneurie » qui implique une dualité analogue : celle du seigneur, et du
serviteur. La divergence fondamentale entre l’islâm, et le christianisme ne concerne pas, comme
nous l’avons montré, la question de la divinité du Christ comprise dans le sens de « nature divine du
Christ », (contrairement à une opinion largement répandue, mais inexacte, illustrée par le texte du
Père Lelong que nous avons cité), ; la divergence véritable concerne la question de la « fonction
divine » du Christ, c’est-à-dire de sa seigneurie. Il y a sur ce point une confusion dans la doctrine
enseignée par l’Église catholique, qu’un examen attentif du Symbole de Nicée permet de discerner,
et éventuellement de dissiper. La source du malentendu réside dans le fait que le Christ est considéré
comme l’unique seigneur :, et in unum Dominum Jesum Christum, et cela parce qu’il est l’unique
Verbe, (ce que la doctrine islamique confirme pleinement), et le Fils de Dieu ; comme, par ailleurs, «
il s’est fait homme », on conclut, à tort, qu’il ne peut y avoir en ce monde d’autre Seigneur que lui.
Or, il y a là une erreur manifeste, due à l’ignorance ou à la méconnaissance de certains aspects
fondamentaux du mystère trinitaire évoqués dans le texte du Symbole, mais qui sont
systématiquement occultés dans la présentation qui est faite de l’enseignement de l’Église. Avant
d’aller plus loin, il nous faut rappeler brièvement un point de méthode essentiel, à savoir que, si
chacune des trois Personnes contient la plénitude de la divinité, (sans quoi le christianisme ne serait
plus un monothéisme), il faut néanmoins se garder soigneusement d’attribuer à une Personne ce que
la tradition chrétienne attribue à une autre, car ce sont précisément ces différences, et ces
particularités qui fournissent à l’enseignement métaphysique, et initiatique les fondements spirituels
sur lesquels il peut s’appuyer. Les représentants de l’Église commettent une confusion constante
entre l’essence éternelle du Verbe, et sa manifestation temporelle ; et cela sous les deux aspects
principaux qui ont été mentionnés plus haut : celui de la filiation divine, (qui correspond au premier
sens du terme « divinité »), et celui de la fonction seigneuriale, (qui correspond au second sens).

Examinons tout d’abord la question de la filiation. Selon sa réalité principielle, la filiation du Verbe
christique s’établit par rapport au Père : Deum de Deo, Lumen de Lumine, Deum verum de Deo vero
« Dieu issu de Dieu, Lumière issue de la Lumière, Dieu véritable issu de Dieu véritable » ; et ensuite :
genitum, non factum, consubstantialem Patri « engendré, non fait, (ou créé), de la même substance
que le Père ». En revanche, la filiation temporelle s’accomplit de Spirito Sancto, ex Maria virgine., et
homo factus est « procédant du Saint-Esprit, à partir de la Vierge Marie, il a été fait homme ». Le
contraste entre ces deux degrés est marqué par le terme « factum », expressément écarté dans le
premier cas ; et aussi par le fait que la filiation est envisagée à partir d’un Être unique, (le Père),
quand il s’agit de la filiation éternelle, et à partir d’un couple, (l’Esprit Saint, et Marie), quand il s’agit
de la génération temporelle. L’enseignement catholique ne dit rien de cette distinction essentielle, à
partir de laquelle – n’en déplaise aux clercs qui veulent à tout prix, au besoin contre l’évidence,
maintenir l’idée d’une « originalité absolue » des vérités chrétiennes – les « divergences radicales »
s’évanouissent d’elles-mêmes.

La seconde question, celle de la fonction seigneuriale, présente une similitude avec la première, mais
concerne de manière plus directe le malentendu examiné ici. En effet, après avoir déclaré que Jésus-
Christ est le seul, et unique seigneur, (unum Dominum fait de tout évidence écho au credo in unum
Deum « je crois en un seul Dieu » initial), le Symbole de Nicée attribue cette même qualification au
Saint-Esprit : Dominum, et vivificantem, qui locutus est per prophetas « seigneur, et vivificateur, qui a
parlé par les prophètes ». C’est là une incohérence apparente : si Jésus-Christ, deuxième Personne de
la Sainte Trinité est appelé : « seul, et unique seigneur », pourquoi l’Esprit Saint est-il également
appelé « seigneur », alors qu’il n’est nulle part question d’une seigneurie du Père ? Cette particularité
nous intéresse ici d’autant plus qu’elle revêt une signification analogue à celle qui a été envisagée

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tout d’abord à propos de la filiation divine. Au degré principiel, il s’agit de la seigneurie suprême qui
s’étend à l’ensemble de la manifestation universelle dont elle est le principe immédiat : c’est là la
fonction du Verbe créateur « par qui toutes choses ont été faites », (per quem omnia facta sunt). En
revanche, la seigneurie du Saint Esprit est considérée au degré temporel, et concerne de manière
spécifique l’état humain en tant que tel, comme l’indique la qualification de « vivicateur » qui suit
celle de « seigneur » dans l’énoncé du Symbole, (Et in Spiritum Sanctum, Dominum, et vivificantem), ;
en effet, le Prologue de l’Évangile de saint Jean nous enseigne que « la vie est la lumière des hommes
». On retrouve donc dans le Symbole de Nicée le ternaire johannique : Verbum, Lux, et Vita,
admirablement commenté par René Guénon dans les Aperçus sur l’Initiation : dans son unité
principielle, le Verbe apparaît comme Lumière, (Lumen de Lumine), alors qu’il apparaît comme
Vivant, et Vivificateur au centre de l’état humain.

Au degré humain, le Christ revêt le nom « Emmanuel » qui signifie : « Dieu parmi nous ». La forme de
ce nom symbolise la doctrine des « deux natures », le : E - L final se rapporte à la divinité du Christ, et
le « manu » central à son humanité. Si l’on prend en compte l’indication subtile contenue dans le
terme « manu », le Christ apparaît même, de manière plus précise encore, comme le principe
régisseur de l’humanité terrestre.

Tout ceci permet de comprendre pourquoi il est dit du Verbe, (envisagé au degré humain comme
Esprit Saint, comme Seigneur, et comme Vivificateur), qu’il a « parlé par les prophètes », (qui locutus
est per prophetas), : on trouve ici, de manière significative, un pluriel analogue à celui qui figure dans
le verset coranique qui a été cité plus haut : « Croyez en Al-llâh, et en Ses envoyés ». Il ne peut en
être autrement, car le déroulement du cycle humain, qui est le domaine de l’individualité, et de la
forme, implique nécessairement une pluralité de révélations traditionnelles, de divinités, et de
seigneurs : les prophètes parlent tous au nom du même Esprit, et transmettent tous la même
doctrine métaphysique, selon la parole du Prophète de l’islâm :

« La meilleure parole que j’ai dite, moi, et les prophètes qui m’ont précédé, c’est : la ïlaaha ill’a Al-
llâh » La révélation islamique enseigne qu’au degré humain l’Envoyé d’Al-llâh, en dépit de son
excellence, n’est qu’un prophète parmi les autres. Il n’y a a pas, et il ne peut y avoir en ce monde de
seigneurie absolue ; et c’est pourquoi Al-llâh le Très-Haut Lui-même, lorsqu’il est envisagé comme «
Divinité universelle », est appelé, non pas le « Seigneur » mais le « Seigneur des seigneurs », (rabbu-l-
arbâb).

C’est parce que les théologiens catholiques confondent ces deux degrés, (oubliant par là même que
les deux natures du Christ sont réunies en lui, mais non confondues), qu’ils en arrivent à considérer la
manifestation du Christ en ce monde comme étant celle de l’« unique Seigneur », qui abolit toute
autre seigneurie.

C’est très précisément ce point, et non pas, (contrairement à l’opinion habituelle), la question de la
divinité du Christ qui est visée par le verset coranique où il est recommandé aux Gens du Livre de ne
pas « exagérer dans leur religion » ; et c’est aussi pourquoi il peut être dit des Églises chrétiennes
qu’elles ont « altéré le message » apporté par Jésus. Parce qu’il est « la Voie, la Vérité, et la Vie »,
celui-ci n’a jamais pu enseigner ce qui n’est en définitive qu’une interprétation tendancieuse, et
intéressée.

On peut exprimer tout ceci en quelques mots par référence à la doctrine islamique de la servitude
qui apparaît, une fois de plus, comme centrale : en considérant le Christ comme l’unique seigneur en
ce monde en vertu d’une formulation dogmatique particulière, l’Église catholique se rend elle-même
incapable d’assumer la fonction universelle à laquelle elle prétend, car elle exclut toute expression de
la Vérité unique autre que la sienne ; pour la même raison, il lui est impossible de réaliser l’unité du

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christianisme, et la vocation universelle de Rome. Les limitations inhérentes à sa vision, et à sa
doctrine font d’elle un facteur de division, et non d’union. Muhammad – qu’Al-llâh répande sur lui Sa
grâce unitive, et Sa Paix ! – parce qu’il demeure un pur serviteur, reconnaît la pleine vérité de toutes
les traditions régulières qui l’ont précédé, de sorte qu’il intègre toutes les manifestations du Vrai au
sein de la Révélation universelle qu’il proclame. C’est parce qu’il est demeuré « pur serviteur » qu’il a
dit : « Ne me conférez aucune excellence » ; parole qu’Ibn Arabî interprète en précisant : « Ce n’est
pas nous qui la lui conférons, mais Al-llâh le Très-Haut » ; Al-llâh, le Seigneur des mondes, le Seigneur
des seigneurs dont Muhammad est « le serviteur, et l’envoyé », (‘abdu-Hu wa rasoûlu-Hu).

Marie.

Si brève qu’elle soit, la mention de « Marie mère virginale de Jésus » que les « musulmans honorent
» exprime, mieux que tout autre passage de Nostra Aetate, l’affinité spirituelle du christianisme avec
l’islâm. Il distingue ainsi l’islâm de toutes les autres religions, et aussi des formes déviées de la
tradition chrétienne qui constituent le protestantisme. Ce que dit la déclaration est peu de chose ;
mais c’est assurément mieux que rien. La vérité est que la doctrine de l’islâm sur Marie est identique
à celle de l’Église catholique, non seulement sur la question de la maternité virginale, mais aussi sur
celle de l’Immaculée Conception : le Coran place dans la bouche de la mère de Maryam cette parole :
« …, et moi, je la mets sous Ta protection contre Satan », (Coran, 3, 36). De manière plus précise
encore, il est dit dans un hadith prophétique : « Tout fils d’Adam nouveau-né est touché par Satan, à
l’exception du Fils de Marie, et de sa mère ». Cette affinité, plus profonde qu’il ne paraît, aurait dû
conduire l’Église, dans la situation de faiblesse où elle est placée aujourd’hui, à se rapprocher de
l’islâm plutôt qu’à rechercher l’appui du judaïsme, et a fortiori du sionisme, car il ne s’est jamais
trouvé aucun juif orthodoxe pour reconnaître la maternité virginale de celle que le cardinal Ratzinger
se plaisait à appeler : « la Fille de Sion ». Depuis un demi-siècle, l’Église ne cesse de proclamer son
héritage judaïque en oubliant que le christianisme, tout comme l’islâm, implique une rupture avec la
Loi de Moïse. Cet oubli est pour elle d’autant plus dommageable que c’est la référence à Marie, et
non au dogme de « l’unique Seigneur Jésus-Christ », qui permettrait à l’Église d’affirmer sa
catholicité, c’est-à-dire son universalité, pour une raison que nous avons déjà évoquée : Marie est la
« servante du Seigneur », la servante par excellence, ce qui indique une similitude annonciatrice de la
fonction du Prophète de l’islâm.

Ce caractère servitorial est lié au symbolisme du voile. Selon Michel Valsan : « La Réalité
muhammadienne constitue le mystère du Verbe suprême, et universel, car elle est en même temps
la Théophanie intégrale, (de l’Essence, des Attributs, et des Actes), et son occultation sous le voile de
la Servitude absolue, et totale ». C’est parce qu’elle est la servante parfaite que Marie est toujours
voilée, aussi bien dans ses apparitions que dans les représentations de l’Art sacré, notamment celui
des icônes. Comme elle est, par ailleurs, le modèle de toutes les vertus, l’Église aurait été bien
inspirée de reconnaître que l’attachement islamique au port du voile pouvait constituer un exemple
pour les femmes catholiques. Les querelles, et les résistances modernes sur ce point sont révélatrices
d’un état d’esprit antitraditionnel. Ibn Arabî enseigne que le statut subordonné de la femme
exprime, non pas un abaissement, mais au contraire sa supériorité spirituelle sur l’homme qui, créé
directement à l’image de Dieu, a tendance à oublier sa servitude, et à se poser en rival de son
Créateur. Toute forme traditionnelle est fondée sur une alliance impliquant une soumission à la
volonté divine ; c’est ce qu’indique parfaitement le terme « islâm » qui apparaît, par là même,
comme une désignation de la Tradition universelle. Au lieu de reconnaître cette signification

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traditionnelle du voile de Marie, l’Église, sur cette question comme sur beaucoup d’autres, donne
l’impression de suivre l’air du temps et, sans doute pour mieux se démarquer de l’islâm,
d’encourager les femmes catholiques, en particulier les souveraines, à se montrer tête nue ailleurs
qu’au Vatican. L’enseignement de saint Paul est cependant fort clair, et semblable à celui de l’islâm :
« Femmes, soyez soumises à vos maris, comme il se doit dans le Seigneur », (Colosséens, 3, 18), ; « Je
ne permets pas à la femme d’enseigner ni de faire la loi à l’homme. Qu’elle se tienne tranquille. C’est
Adam en effet qui fut formé le premier, Eve ensuite, et ce n’est pas Adam qui se laissa séduire »,
(Timothée, 2, 12-13). La référence à la sainteté de Marie constitue de nos jours un critère sûr de la
fidélité traditionnelle. Si l’Église catholique avait été parfaitement sincère dans sa manière de
reconnaître que l’islâm partage avec elle la vénération de la Vierge Marie, si la papauté
contemporaine avait assumé le sens de la devise Totus Tus dans toute sa plénitude, nous n’aurions
eu aucune raison d’entreprendre la présente étude ; mais il faut bien constater que la déclaration
conciliaire n’est plus mentionnée aujourd’hui que par référence à Auschwitz. Le passage sur l’islâm, si
imparfait qu’il soit, est devenu lettre morte car ceux qui ont manipulé l’Église ont obtenu ce qu’ils
voulaient en la rendant complice d’une entreprise de subversion qui se déploie désormais sous nos
yeux dans toute son ampleur.

Marie occupe une place éminente dans les doctrines de l’ésotérisme chrétien, comme le montre
éloquemment l’œuvre de Dante. À l’heure où l’idée de religion est avilie en Occident au point
d’apparaître comme un simple prolongement de la théologie, et de la raison, la référence à
l’ésotérisme est devenue nécessaire pour préserver l’essence traditionnelle de la religion : c’est là le
sens de l’extériorisation actuelle d’enseignements demeurés cachés durant des siècles ;
extériorisation que la forme islamique préfigure : c’est par là qu’elle apparaîtra comme le support
privilégié de la manifestation du Centre suprême à la fin des temps. Il faut y insister : les doctrines
ésotériques ne doivent pas être considérées comme un complément accessoire de la religion, et de
la théologie ; encore moins comme les spéculations de savants prétentieux qui méconnaîtraient la
simplicité, et les vertus de la foi. L’ésotérisme est une science de la Voie, de la Vérité, et de la Vie, qui
constitue le coeur, (le Sacré-Cœur véritable), du catholicisme comme de toute autre forme
traditionnelle régulière. Son mode de connaissance est l’évidence, autrement dit une intuition
intellectuelle non livresque : c’est parce que celle-ci a été volontairement bannie de la mentalité
moderne que les livres sont devenus aujourd’hui le seul moyen qui puisse encore rendre
témoignage, autant que faire se peut, de leur existence, de leur légitimité, et de leur nécessité
incontournable. Les modernes sont des aveugles qui professent que leur cécité est le signe de leur
avantage, et de leur excellence !

Marie est l’essence du mystère trinitaire : c’est là la signification la plus haute du voile qu’elle porte,
et qui en est la figure.

Marie est « fille du Père » par son Immaculée Conception, mère du Fils, épouse du Saint-Esprit. Le
symbolisme des liens de parenté est ici fondamental puisqu’il est dit du Fils qu’il est « engendré » par
le Père ; toutefois, il doit être transposé au degré principiel : si les fonctions propres des trois
Personnes divines sont éminemment significatives, elles ne doivent pas occulter l’unité
métaphysique dont elles procèdent ; comme toute doctrine principielle, la Trinité chrétienne n’est
qu’une formulation particulière du tawhîd. Au sein de la Sainte Trinité, c’est le Saint-Esprit qui réalise
l’unité du Père, et du Fils, ce qui met fin à leur dualité apparente. En islâm, cet aspect est exprimé par
le nom divin al-Witr, (c’est-à-dire, « l’Impair »). L’imparité n’est pas l’unité principielle qui est « sans
associée » ; elle exprime l’unité envisagée en tant qu’elle met fin à une similitude. Selon un hadith : «
Al-llâh est Witr, et Il aime la Witr » : Il est Witr par Son Essence qui est sans pareille ; et Il aime le Witr
par Son Esprit qui est Amour ; de là, la Trinité chrétienne est fondée sur l’Amour. « Vive Dieu Saint

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Amour » est une devise typique d’une initiation chrétienne, tout comme le nom des « Fidèles
d’Amour ». D’autre part, si l’on envisage l’ensemble formé par les trois Personnes, c’est Marie qui
figure l’Unité suprême, celle qui est inexprimable ou qui ne peut être exprimée que par des
expressions négatives, comme celle de « non-dualité ». Dans le cas particulier du christianisme, où la
doctrine prend appui sur les notions d’engendrement, et d’amour, c’est l’expressio n « non-trinité »
qui conviendrait plutôt. Certes, elle ne semble pas avoir été jamais employée ; néanmoins c’est elle
qui permet de comprendre la raison d’être de ces mystérieuses relations d’engendrement
antithétiques dont la plus célèbre est formulée dans le vers : « Ô Vierge mère, et fille de ton fils » par
lequel débute le dernier chant du Paradis de Dante. À ce degré, la relation particulière que Marie
assume avec chacune des trois Personnes divines, (fille, mère, épouse), perd toute signification
propre, la notion même de détermination positive n’étant plus applicable.

C’est par la médiation de Marie que la doctrine trinitaire envisagée en tant que formulation du
tawhîd peut être intégrée à l’islâm ; ce qui implique que cette doctrine soit interprétée
régulièrement, c’est-à-dire à la lumière de l’Unité principielle.

Si la subordination de la Sainte Trinité au tawhîd n’est pas reconnue, si la qualité divine est attribuée
de facto au « seul Seigneur Jésus-Christ », l’enseignement du christianisme devient hétérodoxe. À
plusieurs reprises, nous avons cité en exemple le propos de Jacques-Albert Cuttat, ce musulman
renégat qui, pour montrer « la véritable cécité de René Guénon à l’égard de la Personne divino-
humaine du Christ » en venait à déclarer que « pour le Chrétien, Dieu est la personne absolue et, dès
lors, identique à son Fils incarné ». René Guénon est le représentant par excellence du tawhîd
universel. En s’attaquant à lui au nom d’une conception anti-islamique du christianisme, il professait
une doctrine hérétique, tant aux yeux de l’islâm que du point de vue de l’enseignement chrétien.

Le Crédo qui définit la foi catholique est avant tout une expression mariale de la foi, car Marie est la «
Reine des Apôtres »; c’est donc aussi une profession doctrinale fondée sur l’unité : « Je crois en un
seul Dieu, (unum Deum), un seul Seigneur, (unum Dominum), une seule Église, (unam Eccleesiam),
un seul Baptême, (unum Baptisma). Le Père, le Fils, et le Saint-Esprit sont successivement
mentionnés, mais ne sont envisagés, ni en tant que Personnes, ni dans une perspective trinitaire.
C’est à tort que M. Giraud, dans un texte typique des confusions habituelles chez les collaborateurs
de Science sacrée, affirme qu’« une première division naturelle en trois parties du Credo fait
référence aux trois Personnes de la Trinité » en invoquant pour seul argument que « le Credo est
avant tout un symbole baptismal, car le rite du baptême est donné au nom du Père, du Fils, et du
Saint-Esprit » ; ce n’est assurément pas le seul ! Il ne s’agit nullement d’une « division naturelle »,
mais bien d’un point de vue limitatif qui est celui de la théologie. La division véritable est d’ordre
métaphysique, (elle est donc « surnaturelle » par définition), et initiatique. Le Crédo ne débute pas
par les mots : Credo in Patrem omnipotentem, (Je crois au Père Tout-Puissant), ; mais bien par : «
Credo in unum Deum, Patrem omnipotentem, (je crois en un seul Dieu, Père Tout-Puissant). Le Père
exprime l’unité au degré de la métaphysique pure, le Fils au degré de la Seigneurie universelle qui est
celui de la Lumière, et de la Réalité actuelle, (wujûd), : c’est le degré du Verbe ou de l’Homme
Universel envisagé comme intermédiaire entre le principe, et la manifestation ; c’est pourquoi l’unité
est mentionnée deux fois à son sujet : Filium Dei unigenitum indique son union avec le principe divin,
unum Dominum sa fonction seigneuriale à l’égard de l’ensemble de l’univers manifesté. Quand le
Saint-Esprit est mentionné à son tour, il n’est dit de Lui, ni qu’Il est Dieu, ni qu’Il est unique, mais
seulement qu’il est seigneur, sans que soit précisé comment cette qualification doit être comprise au
sein de l’unique seigneurie qui est celle de Jésus-Christ. L’unité n’est pas mentionnée à son sujet, car
elle est inhérente à son essence propre. Il fallait préciser que Dieu est un parce que les doctrines
polythéistes conçoivent une pluralité de dieux, et de fonctions divines ; c’est là aussi un des sens de

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la profession de foi islamique la ïlaaha ill’a Al-llâh. Il fallait préciser aussi que le Verbe de Dieu est
l’unique Seigneur du fait de la multitude des « seigneurs » qui régissent, et dominent le monde.

En revanche, il n’était pas nécessaire de dire expressément que l’Esprit est un, car il est l’unité elle-
même. En doctrine chrétienne, le Père, et le Fils sont envisagés dans l’unité du Saint-Esprit et, selon
la révélation islamique, c’est l’Esprit universel qui proclame le tawhîd ; tel est le sens des hadiths :

« J’étais prophète alors qu’Adam était entre l’eau, et l’argile » et « la meilleure parole que j’ai
dite, moi, et les prophètes qui m’ont précédés, c’est la ïlaaha ill’a Al-llâh ».

Après l’unité de Dieu, et l’unité de la seigneurie, la troisième unité proclamée est celle de l’Église qui
est dite : unam, sanctam, catholicam, et apostolicam Ecclesiam, (une, sainte, catholique, et
apostolique). Pour comprendre le sens de ces qualifications, il faut rappeler que « catholique » veut
dire universel, et que le terme « apôtre » signifie envoyé. Il est clair qu’aucune Église terrestre ne
peut prétendre réunir ces qualités qui se rapportent en réalité au Centre initiatique du « monde de
l’homme » où réside le « Verbe demeurant parmi nous », (Emmanuel), qui n’est autre que l’Esprit
vivificateur. Dans le Symbole de Nicée, l’unité de l’Église exprime, et reflète celle de l’Esprit Saint qui
la dirige : celui-ci est « un » par son essence, « saint » par sa qualification, « catholique » par sa
fonction universelle, « apostolique » parce que c’est Lui qui a « parlé par les prophètes ». Ces
qualifications sont également applicables à la Vierge Marie qui, unie au Saint Esprit, représente la
réalité intemporelle de l’Église : Marie est « une » dans le mystère trinitaire, « pure » par son
Immaculée Conception, « universelle » en tant que mère du Verbe éternel , « apostolique » en tant
que mère du Verbe manifesté en ce monde, dont procède la mission des prophètes, et des envoyés
divins. Selon les litanies qui la célèbrent, elle est l’Arche d’Alliance, la Reine des Apôtres, et des
Prophètes, le Siège de la Sagesse. La révélation muhammadienne est plus explicite encore, car il est
dit de Maryam dans le Coran :

« Elle a ajouté foi dans les Paroles, (kalimât, qui signifie ici : révélations), de son Seigneur, et
dans Ses Livres sacrés », (Coran, 66, 12).

De plus, selon la science islamique des nombres, celui formé par les lettres du nom « Maryam » a
pour valeur 290 tout comme le vocable « roussoul » qui désigne l’ensemble des envoyés divins.
L’ichâra : roussoul Al-llâh, Al-llâh apparaît ainsi comme doublement « mariale » : en tant qu’ichâra,
et en tant qu’elle renferme le terme roussoul.

Pour finir, le Symbole de Nicée mentionne une quatrième unité : Confiteor unum baptisma in
remissione peccatorum : « Je professe la doctrine d’un seul Baptême pour la rémission des péchés »
dont la signification véritable relève, elle aussi, du domaine de l’initiation : selon les indications de la
Traditions chrétienne, le Symbole apparaît, non certes comme une « révélation », mais comme un
texte inspiré : il reflète la doctrine ésotérique initiale donnée par l’Esprit Saint aux « Douze »
rassemblés autour de la Vierge Marie le jour de la Pentecôte. Le baptême « unique » qu’il professe
n’est pas le rite d’introduction à la religion chrétienne conféré « au nom du Père, du Fils, et du Saint-
Esprit » pour la raison simple qu’à ce moment le christianisme, en tant que forme distincte du
judaïsme, n’existe pas encore : il ne naîtra qu’à Antioche, plusieurs années plus tard. Littéralement, le
baptême est une « immersion dans l’eau ». La Voie initiatique dans son ensemble, avec ses modalités
diverses, et ses degrés, peut être considérée comme une purification des conditions limitatives de
l’Existence ; le baptême « unique » est le rite qui figure cette purification tout comme, parmi les cinq
fondements qui constituent la forme religieuse de l’islâm, c’est l’aumône légale qui symbolise la
réalisation purificatrice, car le terme zakât est issu d’une racine qui signifie « purifier ». L’aumône est
à la fois une purification des biens sur lesquels elle est prélevée, et une purification de l’âme de celui
qui s’en acquitte. Cette transposition est analogue à celle qu’il convient d’effectuer pour comprendre

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la signification du baptême mentionné dans le Symbole. Le baptême véritable « pour la rémission des
péchés » est une purification d’ordre initiatique ; il n’a pas pour but premier d’opérer le
rattachement à la religion chrétienne. De même, Ibn Arabî considère que, dans la zakât, la
purification de l’âme est plus importante que la purification des biens. La zakât de l’âme est évoquée
dans le passage coranique, (Coran, 91, 7-9), : «, et par l’âme, et par Ce qui l’a harmonieusement
disposée… Celui qui l’aura purifiée subsistera, (qad aflaha man zakkâ-hâ), » ; c’est-à-dire : celui qui
aura purifié son âme demeurera éternellement, car c’est là le vrai sens du terme aflaha. La
signification initiatique de cette zakât de l’âme est attestée par un autre verset, (Coran, 53, 32), : « Il
vous connaît mieux que vous-mêmes, (Huwa a‘lamu bi-kum)… ne vous purifiez donc pas vous-
mêmes, (fa lâ tuzakkou anfusa-kum), » ; c’est-à-dire : c’est uniquement l’Esprit Saint qui vous purifie ;
et Il accomplit cette purification au moyen d’une « eau céleste » : «, et Nous avons fait descendre du
Ciel une eau bénie », (Coran, 50, 9). L’eau est un élément « passif » dont le symbolisme est féminin ;
à ce point de vue également, il y a « union de l’Esprit, et de la Vierge ». De même que Marie est
associée au mystère trinitaire à tous les degrés qu’il comporte : principiel dans la Personne du Père,
céleste dans la Personne du Fils, humain dans la Personne du Saint-Esprit qui régit l’Église une, et
sainte ; de même, elle est associée à la réalisation initiatique au moyen de l’eau du « Baptême
unique ». René Guénon a indiqué cette signification de l’eau dans L’Homme, et son devenir : « Dans
un sens supérieur, et par transposition, (l’eau), est la Possibilité universelle elle-même ; celui qui
“naît de l’eau” devient “fils de la Vierge”, donc frère adoptif du Christ, et cohéritier du “Royaume de
Dieu” ». Il convient de mettre en lumière le sens islamique de cette indication : la passivité de l’eau
lui permet d’épouser toutes les formes tout en n’étant conditionnée par aucune.

C’est là une image de la Servitude parfaite qui exprime la réalisation suprême en islâm. Par-là est
confirmé une fois de plus le lien nécessaire entre l’universalité de la forme islamique, et la fonction
du « serviteur d’Al-llâh », (‘abd Al-llâh), qui permet de reconnaître, et d’intégrer l’esprit de toutes les
formes traditionnelles antérieures.

La doctrine islamique envisage deux catégories d’envoyés divins : ceux qui sont des anges, et ceux
qui sont des hommes. Dans le christianisme, deux termes signifient « envoyé » : angelus qui se
rapporte à la première, et apostolus qui se rapporte à la seconde.

La question de la prophétie.

La troisième question soulevée par la formulation de la déclaration conciliaire est celle de la


prophétie. Le terme « prophète » est mentionné à trois reprises. Tout d’abord, dans un sens plutôt
restrictif, à propos de l’islâm, et de la divinité du Christ : « Bien que les musulmans ne reconnaissent
pas Jésus comme Dieu, ils le vénèrent comme prophète ». Une deuxième fois, à propos du « lien qui
relie spirituellement le peuple du Nouveau Testament, (c’est-à-dire les chrétiens), avec la lignée
d’Abraham »; en effet, « l’Église reconnaît que les prémices de sa foi, et de son élection se trouvent,
selon le mystère divin du salut, dans les patriarches, Moïse, et les prophètes ». La troisième mention
figure dans une perspective eschatologique : « Avec les prophètes, et le même Apôtre, (saint Paul),
l’Église attend le jour, connu de Dieu seul, où tous les peuples invoqueront le Seigneur d’une seule
voix, et “le serviront sous un même joug” ». Ce dernier passage pourrait, à quelques nuances près,
être repris par les musulmans, et par d’autres, car il ne s’agit pas là d’une attente propre à l’Église.
On constate que la qualité de prophète est évoquée à propos de Jésus, et des prophètes juifs, alors
qu’elle est complètement passée sous silence quand il s’agit de la foi islamique, en dépit du fait que

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celle-ci, en accord avec la foi des chrétiens, et des juifs, comporte, elle aussi, « l’attente du jour,
connu de Dieu seul, où tous les peuples invoqueront le Seigneur d’une seule voix ». De là une
question se pose : l’Église catholique qui enseigne que le Saint-Esprit a parlé au moyen d’une
multitude de prophètes, estime-t-elle que la prophétie a été close par la mort du Christ, ou bien
peut-elle admettre la possibilité qu’un autre prophète, (car le Fils de Marie possédait cette qualité de
manière indiscutable), ait été suscité après lui ? Son attitude sur ce point ayant une importance
fondamentale pour les musulmans, ceux-ci sont en droit de demander à l’Église de clarifier sa
position : si Muhammad n’est pas véritablement un prophète envoyé par Dieu, comment les
chrétiens le considèrent-ils ? comme un illuminé ? comme un imposteur ? Comment un dialogue
quelconque pourrait-il s’engager entre les musulmans, et les chrétiens tant que ces questions
demeureront sans réponse ?

La prophétie est une fonction traditionnelle dont l’ésotérisme islamique détient la doctrine
complète. Le christianisme, même chez ses plus grands docteurs, ignore une part de cette doctrine
pour des raisons qui tiennent aux particularités de sa forme propre, dérivée du judaïsme. À la
différence de ce dernier, et de l’islâm, la religion chrétienne n’a pas été fondée par un envoyé divin ;
elle ignore donc la différence fondamentale qu’il convient d’établir entre la fonction de prophète, et
celle d’envoyé. Tout envoyé est nécessairement prophète, mais l’inverse n’est pas vrai. L’envoyé a le
pouvoir d’établir un ordre divin destiné à une communauté humaine envisagée dans son ensemble,
et de le faire respecter ; autrement dit, il a le droit de proclamer une loi sacrée applicable à cette
communauté ou, le cas échéant, de modifier une telle loi si des raisons d’opportunité traditionnelle
l’exigent, ce que personne en dehors de lui, fut-il prophète, n’a le droit, et la capacité de faire. Une
autre différence fondamentale est que la prophétie accompagne l’ensemble du cycle humain, depuis
son origine jusqu’au Jour de la Résurrection, ce qui n’est pas le cas pour la fonction d’envoyé divin.
Les données de la révélation islamique sont, une fois de plus, très précises : le premier prophète
ayant eu qualité d’envoyé est Noé : « Innâ arsalnâ Nûhan ilâ qawmi-hi », (En vérité, Nous avons
envoyé Noé à son peuple ; Coran, 71, 1), ; le dernier envoyé divin est Muhammad, car la loi sacrée de
l’islâm demeurera souveraine jusqu’à la fin du cycle, et ne pourra être modifiée : aucune autre loi ne
sera proclamée après elle.

Il n’en va pas de même pour la prophétie. L’Envoyé d’Al-llâh h– sur lui la Grâce, et la Paix ! – a dit : «
J’étais prophète alors qu’Adam était entre l’eau, et l’argile », c’est-à-dire avant que soit créée
l’individualité humaine composée d’une modalité subtile symbolisée par l’eau, et d’une modalité
corporelle ou grossière symbolisée par l’argile ; et il a dit aussi : « La meilleure parole que j’ai dite,
moi, et les prophètes qui m’ont précédé, (depuis l’origine des temps), c’est la ïlaaha ill’a Al-llâh ».
D’autre part, la fonction prophétique subsiste à l’intérieur même de la forme islamique en vue de
l’expliciter, et parfois de l’adapter aux circonstances : Ibn Arabî explique que certains êtres, dont il
est lui-même le représentant par excellence, peuvent accéder, du fait de leur réalisation
métaphysique, à la Source sacrée à laquelle les envoyés divins puisent leur science, et leur pouvoir ;
pour autant, cela ne donne pas à ces « prophètes » le droit de modifier la sharîa de l’islâm. Faute de
connaître cette doctrine, dont la portée, et les applications sont universelles, l’Église catholique ne
dispose pas des moyens intellectuels nécessaires pour juger adéquatement des questions relatives à
la prophétie ainsi que des circonstances qui conduisirent à la fondation du christianisme.

Rappelons quelques éléments dont la connaissance est indispensable pour comprendre ce que nous
affirmons. Moïse n’était pas seulement un prophète, car il avait aussi la qualité d’envoyé ; à ce titre,
il peut être considéré comme le fondateur du judaïsme. Les prophètes qui lui ont succédé ont eu
pour unique fonction de ramener le peuple juif au respect de l’Alliance que Dieu avait conclue sur le
Mont Sinaï. On voit immédiatement par-là que celle de Jésus avait une tout autre portée : le Coran

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confirme qu’il était un envoyé divin, et que sa mission était adressée uniquement au peuple juif ;
c’est là l’unique raison pour laquelle il devait être juif lui-même, aspect auquel Nostra Aetate attache
une importance vraiment démesurée, allant jusqu’à utiliser le terme « race » : « L’Église a toujours
devant les yeux les paroles de l’Apôtre Paul sur ceux de sa race… de qui est né, selon la chair, le
Christ, (Romains, 9, 45), le fils de la Vierge Marie. Elle rappelle aussi que les apôtres, fondements, et
colonnes de l’Église, sont nés du peuple juif, ainsi qu’un grand nombre des premiers disciples qui
annoncèrent au monde l’Évangile du Christ. » Lorsque Jésus déclare être supérieur à Moïse, il
s’exprime en tant qu’il est le Verbe unique de Dieu, non en tant qu’il est juif. En revanche, lorsqu’il
est considéré comme prophète-législateur, il se trouve au même degré que lui, et même dans une
position relativement subordonnée puisqu’il vient pour accomplir la loi mosaïque, et pour la modifier
sur certains points ; sa mission propre ne comporte pas l’établissement d’une loi entièrement
nouvelle. Si la mission divine du Christ avait été reconnue par les juifs, il n’y aurait jamais eu de
religion chrétienne. À ce point de vue, la fonction du prophète de l’islâm se comprend de la façon
suivante : Muhammad, tout comme Moïse, et Jésus, est un envoyé divin ; il est aussi le dernier
d’entre eux car nul autre n’exercera plus une fonction semblable à la sienne jusqu’à la fin des temps.
Il est l’Envoyé par excellence parce qu’il est l’Envoyé d’Al-llâh qui est la Divinité par excellence, la
Divinité universelle : lâ ilâha illâ Al-llâh. Voilà pourquoi la vocation de l’islâm est elle-même
universelle : elle s’étend à l’ensemble du genre humain, non à une communauté particulière ; la loi
sacrée qu’il proclame, et instaure concerne l’humanité tout entière, et abroge en principe les lois
sacrées antérieures.

La question de la prophétie doit être placée dans une perspective cyclique. Les doctrines du
tasawwuf insistent sur un point essentiel : comme les prophètes, et les envoyés suscités par Dieu
depuis l’origine des temps ont tous enseigné une seule, et même doctrine, celle du tawhîd qui est la
source métaphysique de toutes les révélations traditionnelles, il ne peut y avoir entre eux ni
contradiction ni désaccord : roussoul Al-llâh, Al-llâh, (les envoyés d’Al-llâh sont Al-llâh), ; lâ nufarriqu
bayna ahadin min roussoul i-Hi, (Nous n’établissons aucune différence parmi Ses envoyés). Ceci
revient à dire que tout prophète doit nécessairement reconnaître la légitimité de ceux qui l’ont
précédé, et la vérité de son message : Jésus confirme Moïse, Muhammad confirme Jésus, Moïse, et
l’ensemble des prophètes qui les ont précédés. Voici en quels termes la déclaration Nostra Aetate
aborde cet aspect :

« L’Église ne peut oublier qu’elle a reçu la révélation de l’Ancien Testament par ce peuple, (c’est-à-
dire le peuple juif), avec lequel Dieu, dans sa miséricorde indicible, a daigné conclure l’antique
Alliance, et qu’elle se nourrit à la racine de l’olivier franc sur lequel ont été greffés les rameaux de
l’olivier sauvage que sont les Gentils, (Romains, 11, 17-24), » Cette reconnaissance, et cette
confirmation des prophètes antérieurs sont rendues possibles uniquement parce que les révélations
qui leur ont été faites procèdent d’une source non-humaine qui échappe au contrôle des facultés
propres à l’homme individuel, comme la raison, la réflexion spéculative, et l’intellect créé, (‘aql).
Lorsque celles-ci interviennent au degré des convictions dogmatiques, et théologiques, les
divergences, et les contradictions se manifestent forcément. Dans la perspective religieuse
caractéristique des trois religions monothéistes, chaque religion reconnaît ce qui la précède, mais ne
peut admettre la légitimité de ce qui la suit : les juifs ne reconnaissent ni la mission de Jésus, ni celle
de Muhammad, ni la virginité, et la sainteté de Marie ; l’Église catholique ne reconnaît pas l’Envoyé
d’Al-llâh comme prophète.

Seul le recours à l’enseignement ésotérique permettrait aux représentants du judaïsme, et du


christianisme de voir dans les données de leur propre révélation l’annonce de celles qui sont venues

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après elles : c’est là le sens de la doctrine messianique dans le judaïsme, de l’envoi du Saint-Esprit
après le Christ dans la doctrine chrétienne, et même, dans une perspective un peu différente, de
l’enseignement sur le Mahdî, et sur le Christ de la Seconde Venue dans le tasawwuf. Le tawhîd
universel est présent au coeur de toutes les religions, et c’est par là que les croyants seront amenés,
tôt ou tard, à reconnaître la vérité de l’islâm ; mais il ne peut être reconnu, ni par les sionistes qui
représentent un judaïsme dévié, ni par un prétendu « catholicisme » auquel l’ésotérisme chrétien est
devenu complètement étranger. Bien que les écrits du Nouveau Testament ne contiennent aucune
indication permettant de conclure qu’il n’y aura plus de prophète après le Christ, l’Église refuse
d’admettre cette possibilité, ce qui la place dans une position intellectuelle difficilement défendable,
et dont l’excès l’expose au ridicule.

Dans Nostra Aetate, l’Église affirme : « attendre le jour, connu de Dieu seul, où tous les peuples
invoqueront le Seigneur d’une seule voix, et le “serviront sous un même joug” ». La révélation
muhammadienne contient une doctrine semblable, même si elle ne l’exprime pas dans les mêmes
termes, (il s’agirait plutôt du « Seigneur des seigneurs » et, d’autre part, la sharîa sur laquelle
s’appuiera le Christ de la Seconde Venue ne nous paraît pas pouvoir être assimilée à un « joug »). Le
point sur lequel nous voulons attirer l’attention est que la déclaration fait référence ici à Sophonie.
Qui donc est Sophonie ? Un prophète dont il reste quelques paroles, et qui fait partie d’un groupe de
prophètes que l’Église elle-même qualifie de « mineurs ».

Posons alors ces questions : quelle commune mesure y a-t-il entre Sophonie, et les grands prophètes
juifs comme Isaïe, et Daniel ? Quelle commune mesure y a-t-il entre tous ces prophètes, et Moïse qui
n’est pas seulement un prophète, mais aussi un envoyé-législateur. Quelle commune mesure y a-t-il
entre la rissAla de Moïse qui est adressée au seul peuple juif, et la rissAla universelle de l’Envoyé
d’Al-llâh, qui concerne l’humanité toute entière ? Nous voyons bien les raisons pour lesquelles
l’Église se réfère à Sophonie, et non à Muhammad, car reconnaître un prophète venu après elle
reviendrait à mettre en cause sa propre légitimité ; mais tout de même : dans la perspective du «
dialogue » tant prôné, et de « l’ouverture à l’autre » censée tenir lieu de charité intellectuelle auprès
des théologiens, et des doctrinaires dogmatiques de tous bords, les représentants du catholicisme
sont-ils capables de comprendre que, pour les musulmans, tout cela manque un peu de bon sens, de
sagesse élémentaire, et du sens des proportions ?

VI. L’excellence du dernier.

La position privilégiée de l’islâm dans la confrontation générale des religions, et des formes
traditionnelles qui caractérise le monde contemporain est inséparable de la doctrine akbarienne de «
l’excellence du dernier ». Au degré des noms divins, une excellence du nom « le Premier » ou du nom
« le Dernier » est inconcevable, car les noms sont tous une désignation de l’Essence d’Al-llâh ; ils
n’ont aucune réalité propre en dehors de la Sienne : le Très-Haut est le Premier en tant qu’Il est le
Dernier, et inversement. L’excellence du dernier n’a de sens que du point de vue cyclique, et
s’explique à la lumière du « renouvellement de la création à tout instant » : tout « dernier » est
également « premier » en ce sens qu’il est sans précédent ; par-là, il réunit les deux qualités, ce que
le premier ne peut faire. Le dernier comprend tout ce qui précède, et il est nécessairement le seul,
(et par conséquent le premier), à pouvoir occuper cette position privilégiée : telle est la manière dont
le « plus grand des maîtres » de l’ésotérisme islamique explique l’excellence de l’islâm. Dans la même
perspective, la doctrine à laquelle l’Église catholique recourt pour expliquer sa propre excellence

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repose sur une argumentation d’une faiblesse évidente ; en effet, elle ne peut justifier cette
excellence qu’au moyen d’une conception historique de la Révélation divine. Non seulement la
relation que Dieu établit avec les hommes est envisagée comme une histoire, mais cette histoire est
elle-même conçue comme un « progrès », autrement dit comme un processus partant d’un degré
inférieur, et aboutissant, par étapes, à un stade supérieur auquel est censée correspondre la
révélation chrétienne. Les progressismes biologique, scientifique, et politique qui ont triomphé au
20-ème siècle n’ont pas d’autre origine que cette doctrine d’un progrès dans l’ordre des révélations
divines, fort dangereuse quand on la sépare de la métaphysique traditionnelle, et de l’enseignement
ésotérique. Il convient d’examiner cet enseignement théologique plus en détail.

Tout d’abord, il y a le stade de l’humanité dite « primitive », et de la religion dite « naturelle » ; ce


sont les « nations païennes » censées être représentées par les Rois mages selon la vision très
spéciale du cardinal Ratzinger. Ensuite vient la révélation du monothéisme faite à Abraham, et qui,
grâce à Moïse, devient une religion fondée sur l’élection du peuple juif : c’est la phase judaïque,
considérée comme un progrès décisif dans l’histoire de l’humanité. Enfin il y a le Christ, le Messie en
qui s’accomplit la promesse faite à Abraham : il révèle le sens véritable du judaïsme, et proclame une
doctrine universelle.

Avec lui, le monothéisme atteint son degré suprême ; par lui, il réalise sa perfection : le judaïsme
apparaît ainsi comme une sorte d’« Avent » du christianisme, pour reprendre la célèbre expression
du cardinal Danielou. Pour ce qui concerne la première étape, la déclaration Nostra Aetate contient
une nuance qui retient l’attention ; voici le passage où elle figure :

Depuis les temps les plus reculés jusqu’à aujourd’hui, on trouve dans les différents peuples une
certaine sensibilité à cette force cachée qui est présente au coeur des choses, et aux événements de
la vie humaine, parfois même une reconnaissance de la Divinité suprême ou encore du Père. Cette
sensibilité, et cette connaissance pénètrent leur vie d’un profond sens religieux. Quant aux religions
liées aux progrès de la culture, elles s’efforcent de répondre aux mêmes questions, (celles que les
hommes se posent), par des notions plus affinées, et par un langage plus élaboré.

Cette dernière indication est inacceptable, car il faut vraiment tout ignorer de l’hindouisme, (pour
prendre un exemple évident), pour prétendre que ses « notions » métaphysiques, et spirituelles sont
« moins affinées », et son langage « moins élaboré » que ceux de la théologie chrétienne : c’est
exactement l’inverse qui est vrai, et l’on retrouve ici le préjugé, (à la fois naïf, et intéressé), sur la
supériorité occidentale. Bien entendu, il se manifeste aussi dans l’expression « progrès de la culture
», mais il n’est pas sans intérêt de faire remarquer qu’il ne s’agit plus ici d’un progrès au degré de la
révélation elle-même, mais uniquement à celui de son expression ce qui autorise, tout au moins sous
ce rapport, un rapprochement avec la doctrine islamique de l’universalité du tawhîd, « meilleure
parole dite, non seulement par Muhammad, mais aussi par les prophètes qui l’ont précédé ». Ce
changement apparent dans la compréhension véritable des choses serait-il dû au fait que l’islâm fait
l’objet d’un traitement plus favorable dans Nostra Aetate que dans toute autre déclaration officielle
de l’Église ? La coïncidence est en tout cas remarquable ; d’autant plus que cette compréhension
meilleure était sans précédent, et qu’ensuite, avec le cardinal Ratzinger, on retrouvera, au sujet des
religions qui ont précédé le judaïsme, les mêmes références affligeantes au « paganisme », et aux «
mystères du cosmos », (auxquels les doctrines orientales seraient censées se limiter), ; par exemple
dans ce texte qui date de 1993 :

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L’historicité d’une culture signifie sa capacité à s’ouvrir, et à se laisser transformer par les
rencontres. Assurément, on peut distinguer entre les cultures cosmiques, statiques, et les
cultures historiques. On dit, (sic), que les cultures antiques décrivent toujours de la même
manière le mystère du cosmos, alors que le monde culturel judéo-chrétien, en particulier,
comprend le chemin avec Dieu comme une histoire. De ce fait, l’histoire est ici fondamentale.

Après la courte embellie de Vatican 2, il serait difficile de s’exprimer en des termes plus rétrogrades !

Cette vision « historiciste » place l’Église dans une situation difficilement tenable à l’égard de l’islâm.
Si le Christ est la raison d’être, et l’aboutissement de l’histoire, il n’y a évidemment rien que l’on
puisse ajouter après la révélation chrétienne : non seulement il n’y a aucune place possible pour la
révélation islamique, mais il faut décréter en outre que l’histoire sacrée s’est arrêtée avec le Christ
sans que l’on puisse s’appuyer sur aucune parole de Jésus ; bien au contraire, puisque celui-ci
annonce la venue du Paraclet. La position de l’Église apparaît incohérente, et même contradictoire.
Le judaïsme n’a nul besoin d’une argumentation historique pour justifier sa prétention d’être le
peuple élu : si un certain nombre d’auteurs juifs reprennent aujourd’hui les arguments de l’Église,
c’est uniquement en vertu de l’alliance tactique que le sionisme a conclue avec la papauté dans une
stratégie anti-islamique aujourd’hui bien visible. Quant à l’islâm, il est vrai qu’il justifie avant tout son
excellence au moyen d’une doctrine métaphysique, celle du tawhîd universel proclamé par
Muhammad, et les prophètes qui l’ont précédé ; néanmoins, la perspective historique, (mais qui
n’est entachée d’aucun historicisme), est également présente : elle s’exprime dans la doctrine du «
Sceau de la prophétie », (khatm an-nubuwwa), selon laquelle, après l’Envoyé d’Al-llâh, plus aucune
loi divine ne sera proclamée, et aussi dans l’affirmation que la révélation islamique est totale, et
totalisatrice, en ce sens qu’elle contient toutes les vérités que Dieu a fait connaître aux hommes
depuis l’origine des temps, y compris la révélation christique. L’Église, sans renier l’authenticité, et la
légitimité de la loi juive, (puisqu’elle voit dans le judaïsme « les prémices de sa foi, et de son élection
»), affirme de son côté que le Christ correspond à l’accomplissement de la promesse faite à Abraham,
et que son enseignement confère sa signification spirituelle véritable à la révélation moïsiaque ;
autrement dit : le judaïsme est bon, à condition de le considérer comme une première étape, mais le
christianisme, c’est mieux ; et c’est même parfait, puisqu’il s’agit avec le Christ de l’étape définitive,
et du but unique, et ultime de l’histoire sacrée. Les musulmans ne peuvent pas admettre ce dernier
point parce qu’ils placent la révélation muhammadienne dans une perspective cyclique en utilisant
des arguments similaires à ceux que le catholicisme avance à l’égard du judaïsme : si l’Église, avec
saint Paul, affirme l’excellence de son enseignement en invoquant l’idée que l’esprit, l’amour, et la
grâce sont supérieurs à la loi, elle serait mal venue de nier que l’islâm puisse recourir à une
argumentation semblable en affirmant que, pour lui, le judaïsme, et le christianisme présentent l’un,
et l’autre un caractère unilatéral : l’enseignement de l’islâm rejoint la doctrine chrétienne dans sa
critique du légalisme juif en insistant sur les idées de foi, et de grâce ; par exemple : « Ils prétendent,
(ô prophète), t’avoir fait la grâce d’être entrés en islâm ; c’est plutôt Al-llâh qui vous a fait la grâce de
vous conduire à la foi :, (reconnaissez-le donc), si vous êtes sincères », (Coran, 49, 17), ; mais, en
même temps, la révélation islamique reconnaît pleinement la sagesse, et la bénédiction inhérentes à
l’institution des lois sacrées : elle réunit donc les deux excellences, celle de la loi, et celle de la foi, et
de la grâce ; ce que l’Église ne peut faire car elle est dépourvue d’une loi sacrée qui lui serait propre.
La loi islamique est la loi du « Tout-Miséricordieux, Très-Miséricordieux », (ar-Rahmân ar-Rahîm), la
loi de l’Esprit universel. Le judaïsme représente le joug de la loi, et correspond au nom divin l’«
Extérieur » ; le christianisme représente l’amour, et la grâce, et correspond par là au nom divin l’«
Intérieur ». L’islâm réunit en une synthèse suprême l’extérieur, et l’intérieur, et représente ainsi, par
l’union des complémentaires, la perfection du monothéisme. Autrement dit : à partir du moment où
l’on conçoit le développement du monothéisme dans la perspective d’un progrès historique, la

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doctrine islamique considère qu’il y a lieu d’envisager, non pas deux, mais trois étapes : celui du
légalisme juif, celui d’une foi, et d’une grâce ne bénéficiant pas de l’appui, et de la préservation
inhérentes aux lois sacrées, et enfin celui d’une loi de grâce, et de miséricorde réunissant les deux
aspects. L’incohérence de l’argumentation ecclésiastique réside dans le fait qu’elle recourt à l’idée
d’un progrès dans l’histoire de la révélation divine jusqu’à un certain point, tout en refusant
arbitrairement d’admettre sa légitimité lorsqu’il s’agit de l’islâm. Dieu, dans Sa sagesse, aurait révélé
le monothéisme ; puis, dans Son amour, Il aurait donné Son Fils au monde ; et enfin, Il aurait régressé
en permettant la révélation du Coran. Comment peut-on défendre une idée aussi grotesque ?

Les défenseurs de l’Occident chrétien ont pris conscience de l’absurdité de cette vision faussée de
l’histoire sacrée, et ne savent plus quoi inventer pour dénigrer l’islâm. Les jugements qu’ils portent
témoignent d’une ignorance, et d’une hostilité qui ne connaissent plus de limites. Dans un texte
récent doté de toutes les cautions officielles puisqu’il est publié aux Presses Universitaires de France,
et qu’il émane d’un « membre de l’Institut, directeur d’études de l’école des hautes études en
sciences sociales », on peut lire des énormités de ce genre :

« Je puis maintenant énoncer ma thèse théologique : l’islâm est la religion naturelle du Dieu révélé »
et, quelques pages plus loin : « Pour traiter convenablement de l’islâm, il faudrait forger un concept
difficile à penser qui serait l’idolâtrie du Dieu d’Israël ». Ce n’est pas nous qui soulignons, mais
l’auteur qui cherche à donner ainsi plus de poids aux infamies qu’il profère.

Cet exemple montre à quelles extrémités les sectateurs de la « révélation progressive » en sont
réduits aujourd’hui. Nous ne doutons pas qu’il subsiste des théologiens catholiques ayant gardé plus
de bon sens, mais nous serions plus rassurés s’ils pouvaient exprimer plus clairement la position de
l’Église sur la question de la prophétie post-christique ou, à défaut, de reconnaitre que la doctrine du
progrès dans l’ordre des révélations les a conduits dans une impasse.

La position finale de l’islâm lui confère une excellence non seulement à l’égard des deux religions qui
l’ont précédé, mais aussi à l’intérieur du cycle humain envisagé dans son intégralité « depuis Adam
jusqu’au Jour de la Résurrection ».

Le hadith sur le tawhîd universel indique que celui-ci a été proclamé par Moïse, par Jésus, et aussi
par l’ensemble des prophètes, et des envoyés divins. En tant qu’il était le « Cheikh Abd al-Wâhid
Yahyâ », René Guénon a illustré par ses écrits le bien-fondé de ce hadith prophétique. Il a rappelé
aussi que, selon un enseignement traditionnel unanime, le cycle humain suit un processus «
descendant » accompagné d’une déchéance spirituelle qui s’amplifie sans cesse. La doctrine
catholique ne dit pas autre chose puisqu’elle s’adresse à l’homme déchu en quête d’un Rédempteur.
Le « progrès de la révélation », avec ses trois étapes successives : judaïque, chrétienne, et islamique,
se comprend alors comme une compensation providentielle à la propagation croissante du désordre.
À ce point de vue aussi, l’islâm apparaît comme la vérité la plus évidente, (al - Hhakk al-moubîne), et
comme la religion la plus parfaite. Sa vocation universelle ne se limite pas aux deux monothéismes
qui l’ont précédé, et dont il réalise la synthèse en réunissant l’extérieur, et l’intérieur, la loi, et la
grâce ; elle concerne tout l’ensemble des révélations divines, et des formes traditionnelles : telle est
le sens de la référence à Abraham, suffisamment caractéristique de la révélation islamique pour que
Nostra Aetate s’en soit fait l’écho.

L’islâm se présente comme un « retour à Abraham » en ce sens qu’il transcende la dualité figurée par
les deux prophètes aux noms semblables, Moûssâ, (Moïse), et ‘Issâ, (Jésus), ; par là même, il
transcende aussi l’expression religieuse du monothéisme.

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L’islâm est bien davantage qu’une religion monothéiste, car il exprime l’unité de la Tradition
primordiale, et universelle. à la différence de Moïse, et de Jésus, dont la fonction se relie à la
manifestation formelle, et théologique du tawhîd, Abraham représente par excellence le tawhîd
unique proclamé par l’ensemble des prophètes. Dans le Coran, sa fonction propre est liée à la notion
de « dîn hanîfî », la Religion pure, la Religion de la Nature primordiale, le Religion du coeur, au-delà
de l’opposition entre la loi, et la grâce. En Occident, le patriarche est souvent désigné comme le «
père du monothéisme », mais le sens de cette expression est toujours limité à l’expression religieuse
du tawhîd. Telle n’est pas la vision de l’islâm qui se présente, non pas comme une religion
monothéiste, mais comme la manifestation suprême, et ultime du tawhîd universel : c’est pour cette
raison qu’il « se réfère volontiers » à Abraham. L’erreur des partisans du judéo-christianisme est de
considérer qu’il n’y pas eu d’Alliance avant celle que Dieu a conclue avec Abraham ni de révélation
avant celle qui fut faite à Moïse. La doctrine particulière de la « révélation progressive » telle qu’elle
est présentée par les théologiens catholiques conduit inévitablement à rejeter dans les « ténèbres
extérieures » l’ensemble des formes traditionnelles orientales, et des religions dites « primitives ». Le
texte ecclésiastique le plus favorable, et le plus compréhensif demeure Nostra Aetate ; mais, nous
l’avons vu, le plus qu’il puisse concéder est qu’il existe « une certaine sensibilité à cette force cachée
qui est présente au coeur des choses, et aux événements de la vie humaine, parfois même une
reconnaissance de la Divinité suprême ». Selon la doctrine catholique, c’est là le comble de l’audace !
Avant comme après le concile Vatican i les traditions orientales sont considérées comme de simples
« religions naturelles » ; mais il faudra attendre le cardinal Ratzinger, obsédé par le problème que
pose à l’Église catholique le « relativisme religieux », pour que l’on parle à nouveau de « paganisme
», comme si une Église qui se qualifie de catholique n’était pas autre chose, à ses propres yeux, qu’un
avatar de l’Empire romain ! On peut tout de même s’étonner de voir qu’un homme cultivé, et qui a
voyagé dans le monde entier revienne à ce vocabulaire obsolète, et méprisant qui atteste la
permanence des préjugés sur la supériorité occidentale qui inspirent la politique contemporaine
dans ce qu’elle a de pire.

VII. Les origines du christianisme.

L’échec de la mission du Christ.

L’Église catholique ignore l’islâm comme elle ignore sa propre origine. L’alliance actuelle de la
papauté avec les représentants du judaïsme dévié ne serait pas possible sans cette double ignorance.
La question des origines du christianisme est délicate, et il convient de rappeler, chaque fois qu’on
l’aborde, ce que René Guénon écrivait :

Nous devons avouer que nous ne nous sommes jamais senti aucune inclination pour traiter
spécialement ce sujet, pour plusieurs raisons diverses, dont la première est l’obscurité presque
impénétrable qui entoure tout ce qui se rapporte aux origines, et aux premiers temps du
Christianisme, obscurité telle que, si l’on réfléchit bien, elle paraît ne pas pouvoir être simplement
accidentelle, et avoir été expressément voulue.

L’enseignement du tasawwuf, complété par celui de nos deux maîtres, Cheikh Abd al-Wâhid, et
Cheikh Moustafâ, permet d’établir un point essentiel, à savoir que la religion chrétienne n’a pas été
fondée par le Christ : elle n’est pas issue de la mission qui était celle de Jésus au sein du judaïsme,

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mais de l’échec de cette mission. Sur la mission originelle du Christ, la révélation coranique apporte
une précision décisive, que nous avons évoquée plus haut : Jésus était « rasoûl ilâ banî Isrâ’îl »,
(Coran, 3, 49), c’est-à-dire qu’il était « envoyé aux Enfants d’Israël », le terme rasoûl impliquant le
pouvoir de modifier la loi judaïque. Du point de vue législatif, il était placé ainsi au même degré que
Moïse, ce qui le distinguait de tous les autres prophètes d’Israël. Ibn Arabî observe que si la mission
de Jésus au sein du judaïsme avait été purement spirituelle, et intérieure, elle n’aurait entraîné aucun
conflit avec les représentants de la religion juive ; c’est parce que ceux-ci ne purent admettre
l’origine divine de sa mission qu’ils cherchèrent à le mettre à mort.

Pour ce qui concerne la mission de Jésus au sein du judaïsme, nous avons eu la surprise de constater
que le futur Benoît 16 s’était exprimé en des termes qui, dans l’ensemble, étaient en conformité avec
l’enseignement de l’ésotérisme islamique. Certes, les conclusions qu’ils tirent ne sont pas justes
parce qu’il néglige d’autres aspects importants, mais l’accord de son enseignement théologique avec
la doctrine véritable nous dispense d’avoir à recourir à une argumentation qui, basée sur des
interprétations coraniques, ne saurait convaincre de la même façon des lecteurs catholiques. Les
extraits que nous reproduisons ici sont tirés d’un exposé fait par le cardinal Ratzinger à Jérusalem en
février 1994, et qui s’intitule : Israël, l’Église, et le monde : leurs relations, et leur mission selon le
Catéchisme de l’Église catholique :

Nous nous trouvons devant un paradoxe. La foi d’Israël était orientée vers l’universalisme. Consacrée
à l’unique Dieu de tous les hommes, elle portait aussi en elle-même la promesse de devenir la foi de
toutes les nations. Mais la Loi, où cette foi s’exprimait, était particulière, très concrètement adressée
à Israël, et à son histoire ; elle ne pouvait être universalisée sous cette forme. C’est dans
l’intersection de ces paradoxes que se tient Jésus de Nazareth qui vivait lui-même, en tant que juif,
sous la Loi d’Israël, mais se savait en même temps médiateur de l’universalité de Dieu. Une telle
médiation ne pouvait avoir lieu par le moyen d’un calcul politique ou d’une interprétation
philosophique. Dans l’un, et l’autre cas, l’homme se serait situé au-dessus de la Parole de Dieu, et
l’aurait réformée selon ses propres modèles. Jésus n’a pas agi comme un réformateur libéral,
ordonnant, et présentant lui-même une interprétation plus compréhensible de la Loi. Dans les
affrontements de Jésus avec les autorités juives de son temps, il ne s’agit pas d’un face à face entre
un réformateur libéral, et une hiérarchie traditionnelle ossifiée. Une telle conception, bien que
généralisée, témoigne d’une incompréhension fondamentale du conflit du Nouveau Testament, et ne
rend justice ni à Jésus ni à Israël. Au contraire, Jésus a ouvert la Loi, tout à fait théologiquement,
conscient d’agir comme Fils –, et de le revendiquer – avec l’autorité de Dieu lui-même, dans l’unité la
plus étroite avec Dieu le Père. Seul Dieu en personne pouvait en profondeur réinterpréter la Loi, et
manifester que son élargissement, et sa préservation constituaient la signification du dessein qu’il
poursuivait en réalité. L’interprétation que Jésus donne de la Loi n’a de sens que dans la mesure où il
s’agit d’une interprétation dotée d’une autorité divine, où Dieu s’interprète lui-même. La dispute
entre Jésus, et les autorités juives de son temps ne porta pas en définitive sur telle ou telle infraction
à la Loi, mais sur la revendication par Jésus d’agir en tant qu’autorité divine, (ex auctoritate divina),
en fait d’être lui-même cette autorité, (auctoritas) : Moi, et le Père, nous sommes un », (Jean, 10,
30).

Il est rare qu’un représentant de l’Église s’exprime en des termes aussi justes sur une question
relevant du Droit sacré.

Deux points méritent d’être soulignés. Le premier est que le monothéisme considéré comme une
doctrine universelle, (dans le sens indiqué notamment par René Guénon), ne pouvait prendre appui
sur la loi juive car celle-ci était trop particulière, et adressée uniquement « à Israël, et à son histoire
». Jésus est venu à la fois pour élargir la loi, et pour la préserver. Le cardinal concède, non sans

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quelque embarras, que l’enseignement du Christ ait pu contenir « telle ou telle infraction à la Loi,
(juive), » ; mais c’est là, pour lui, un aspect secondaire car il ajoute un peu plus loin : « Israël se
“devait” de voir ici quelque chose de bien plus sérieux que la violation de tel ou tel commandement…
».

Le second point est que cette interprétation nouvelle de la Loi juive est « dotée d’une autorité divine
». Ces deux points sont pleinement conformes à ce qu’enseigne l’islâm, même s’il y a lieu de formuler
quelques réserves. Ainsi, l’incapacité du cardinal Ratzinger à concevoir la mission du Christ comme
étant celle d’un prophète-législateur, (rasoûl), le conduit à employer les termes « infraction », et «
violation » qui ne peuvent évidemment avoir de sens que par rapport à l’idée du maintien de la loi
moïsiaque. Le seul terme qui convienne en l’occurrence est celui d’« abrogation ». Si étonnant que
cela puisse paraître en Occident, de pareilles modifications peuvent intervenir dans le cours même
du processus originel de la révélation : le Coran tel que nous le connaissons aujourd’hui ne contient
plus un certain nombre de versets qui ont été abrogés, et parfois remplacés par d’autres. A fortiori, il
faut admettre que certaines dispositions de lois sacrées antérieures à la sharîa de l’islâm aient été
remplacées par d’autres lorsque des circonstances d’opportunité cyclique rendaient ces
modifications nécessaires. Par ailleurs, on remarque que le cardinal justifie l’autorité divine conférée
à l’œuvre du Christ par sa qualité de « Fils uni au Père ». Cette formulation nous paraît également
contestable, car le degré initiatique suprême désigné par le terme « Fils » n’implique pas
nécessairement la qualité de législateur divin, (ce que confirme, du reste, la doctrine catholique elle-
même, puisqu’elle attribue cette fonction législative au Saint-Esprit « qui a parlé par les prophètes »,
et non pas au Fils qui représente l’aspect éternel du Verbe). Ceci renvoie à la distinction établie par
Nostra Aetate au sujet des musulmans : « Bien qu’ils ne reconnaissent pas Jésus comme Dieu, ils le
vénèrent comme prophète ». On pourrait retourner la proposition : c’est parce que les chrétiens
adorent Jésus comme Fils, tout en méconnaissant sa qualité de prophète-législateur, qu’ils ne
peuvent comprendre, selon l’enseignement qui convient, la question traitée ici par Mgr Ratzinger ;
mais il doit être bien entendu que les réserves que nous exprimons ici ne concernent que le côté en
quelque sorte « technique » de son exposé car, pour le reste, il a bien vu l’essentiel : la loi judaïque
devait être modifiée afin que la révélation monothéiste puisse réaliser sa vocation universelle ;
d’autre part, le Christ disposait de l’autorité divine nécessaire pour accomplir ces modifications. Ce
double aspect entraîne une conséquence que le cardinal passe sous silence, soit parce qu’elle sortait
du cadre de son exposé, soit qu’il ait estimé plus opportun de la taire, à savoir que, si la mission
divine du Christ avait été acceptée par les juifs, il n’y aurait jamais eu de religion chrétienne, et, à
plus forte raison, de catholicisme romain ; il y aurait eu uniquement un judaïsme adapté, et
renouvelé. La révélation christique telle qu’elle se serait accomplie au sein du judaïsme n’aurait
nullement remis en cause l’Alliance que Dieu avait conclue avec le peuple élu ; bien au contraire, elle
la supposait, et l’aurait confirmée. En outre, il va de soi que Jérusalem serait demeurée le centre du
judaïsme « réformé » en vue d’assurer son rayonnement universel.

Le refus des juifs de reconnaître la mission du Christ aura des effets considérables tant pour le
judaïsme que pour l’avenir de la révélation apportée par Jésus. Concernant le judaïsme, le point
essentiel est que le peuple d’Israël est déchu de ses prérogatives, et sanctionné. Pour n’avoir pas
reconnu cette mission qui fixait les conditions nouvelles de son élection, il cesse d’être le peuple élu ;
pour n’avoir pas voulu s’ouvrir au monde, et aux nations du monde, (d’une manière difficile à
imaginer aujourd’hui, car le contenu, et les modalités de l’adaptation voulue font partie des choses
qui ont été occultées), il sera dispersé parmi elles, et soumis à leur joug. Le Temple de Jérusalem,
centre, et symbole du Saint Royaume d’Israël sera détruit. Les juifs ne pourront plus désormais
pratiquer leur religion qu’à une double condition : renoncer à toute manifestation extérieure de
puissance, et s’efforcer de vivre en paix à l’intérieur des nations au sein desquelles ils se sont

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incorporés. Ce sont là des sanctions divines concordantes, et proportionnées à la faute commise : les
juifs perdent leur statut d’excellence pour s’être opposés à la volonté divine au nom de ce même
statut. Ce point retient l’attention car la révélation coranique mentionne un cas analogue. Lorsqu’Al-
llâh annonce aux anges qu’il va établir un Calife sur la terre, ils s’insurgent :

« Vas-Tu y établir quelqu’un qui va y semer la corruption, et répandre le sang, alors que nous,
nous célébrons Ta transcendance par Ta propre louange, et nous proclamons Ta sainteté ? »

Le Très-Haut répond en les remettant littéralement à leur place :

« Je sais, Moi, ce que vous ignorez »., (Coran, 2, 30).

Ici encore, c’est l’excellence des anges qui les amène à s’opposer au projet divin. Selon Ibn Arabî,
c’est précisément cette inconvenance qui va les placer sous l’autorité souveraine d’Adam ; de même,
c’est parce qu’ils refusèrent de s’ouvrir aux nations étrangères selon les modalités indiquées par
Jésus que les juifs furent dispersés parmi elles, et soumis à leur domination. Le projet sioniste vise à
mettre fin à ce statut restrictif, en oubliant qu’il résulte d’une sanction divine : c’est là ce qui fonde le
caractère antitraditionnel de la « résurrection juive » actuelle, et qui explique l’illégitimité de l’« État
d’Israël ». Depuis la mort du Christ, les juifs ont cessé d’être le peuple élu, et personne n’a qualité
pour leur rendre ce privilège ; le monde moderne moins que quiconque, même s’il s’efforce de
bercer le peuple juif d’illusions.

Dans ces conditions, on peut penser que l’Église s’est exprimée d’une façon quelque peu imprudente
lorsqu’elle déclare, dans Nostra Aetate, avoir « toujours devant les yeux les paroles de l’apôtre Paul
sur ceux de sa race “à qui appartiennent l’adoption filiale, la gloire, les alliances, la législation, le
culte, les promesses, et les patriarches, et de qui est né, selon la chair, le Christ”, (Romains, 9, 4-5), le
fils de la Vierge Marie ». En effet, le passage qui mentionne l’adoption filiale, la gloire, et les alliances
pourrait donner à croire que l’élection du peuple juif est toujours actuelle. Cette ambiguïté témoigne
d’une complaisance injustifiée, explicable par les circonstances, mais inadmissible de la part d’une
institution sacrée qui prétend assumer la direction spirituelle du monde ; dangereuse aussi, car c’est
justement dans cette déclaration équivoque que réside le point de départ de la dérive anti-islamique
qui se déploie sous nos yeux. Voici deux passages de l’Épître aux Romains qu’il convient de rappeler
pour faire obstacle aux effets pervers de cette présentation tendancieuse : « Je rends témoignage
que, (les juifs), ont du zèle pour Dieu ; mais c’est un zèle mal éclairé.

Méconnaissant la justice de Dieu, et cherchant à établir la leur propre, ils ont refusé de se soumettre
à la justice de Dieu ; car la fin de la loi, c’est le Christ », (Romains, 10, 3-4), ; et surtout :

« Je vous le dis à vous, les païens, (venus au Christianisme), je suis bien l’apôtre des païens, et
j’honore mon ministère, mais c’est avec l’espoir d’exciter la jalousie de ceux de mon sang, et
d’en sauver quelques-uns. Car si leur mise à l’écart fut une réconciliation pour le monde, que
sera leur admission, sinon une résurrection d’entre les morts ? », (Romains, 11, 13-15).

Le peuple juif a donc bel, et bien « été mis à l’écart » ; son état est celui d’une « mort » spirituelle, et
sa « résurrection » éventuelle ne pourrait évidemment pas s’opérer sans une reconnaissance
formelle de la mission du Christ. C’est en relation avec cette déchéance qu’il convient d’interpréter
cet autre passage de l’Épître, (qui figure à peine quelques lignes plus loin), cité dans Nostra Aetate : «
Selon l’apôtre, les juifs restent à cause de leurs pères très chers à Dieu, dont les dons, et l’appel sont
sans repentance », (Romains, 11, 28-29). Le texte complet du premier de ces deux versets est le
suivant : « Ennemis, il est vrai, selon l’Évangile, à cause de vous, ils sont, selon l’élection, chéris à
cause de leurs pères ». L’opposition indiquée est celle de l’Évangile, (la « bonne nouvelle »), et de

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l’élection : à cause de la miséricorde de Dieu à l’égard des non-juifs, l’Évangile a été proclamé de
sorte que les juifs qui ne le reconnaissent pas sont devenus des ennemis « à cause de vous, (qui
suivez Jésus), » ; en revanche, selon l’élection dont ils ont bénéficié « à cause de leurs pères », (qui
n’ont pu s’opposer, et pour cause, ni au Christ ni à l’Évangile), ils demeurent « très chers à Dieu, dont
les dons, et les promesses sont sans repentance » ; autrement dit : si les juifs qui ont rejeté Jésus ont
été mis à l’écart, et privés de leur statut d’excellence, ils continuent néanmoins de bénéficier des
dons divins dans la mesure de leur fidélité à l’Ancienne Alliance ; s’ils refusent de reconnaître la
mission du Christ, ils ne sont pas, pour autant, réprouvés, et maudits. L’islâm n’a pas traité
différemment les juifs qui refusaient de reconnaître la mission du Prophète, (et qui cumulaient ainsi
les méconnaissances, et les refus), ; il leur a reconnu le droit de pratiquer leur religion, ce qui
implique qu’ils peuvent toujours bénéficier des dons divins, et des promesses que Dieu leur a faites
puisque « Il ne s’en est pas repenti ». C’est donc à bon droit, et pour mettre fin à un abus, et à une
interprétation infondée, que Nostra Aetate formule cette recommandation : « S’il est vrai que l’Église
est le nouveau peuple de Dieu, les juifs ne doivent pas, pour autant, être présentés comme
réprouvés par Dieu ni maudits, comme si cela découlait de la Sainte Écriture ». Lorsque la question
est envisagée du point de vue du Droit sacré, on aboutit, à partir de données islamiques, à des
conclusions similaires : « Pour avoir ignoré la fonction de Jésus, (le peuple juif), devint ignorant de
son propre destin, et ne comprit pas la cause de sa déchéance.

Il fut sanctionné, et dispersé. Il cessa d’être un peuple élu pour devenir un peuple exilé. Le Temple de
Jérusalem, siège de sa puissance temporelle, et de son rayonnement spirituel fut détruit.

Toute manifestation extérieure de souveraineté lui fut désormais interdite. À cette condition, mais à
cette condition seulement, les juifs purent maintenir leur religion avec l’ensemble des possibilités
qu’elle comportait encore, notamment dans l’ordre ésotérique, et initiatique, car toute fidélité
traditionnelle entraîne une bénédiction, et une récompense ». C’est en raison de cette fidélité que
les juifs ont pu maintenir leur existence tout au long des siècles, c’est-à-dire l’existence du judaïsme
dont le peuple juif est inséparable ; et cela en dépit de difficultés, de persécutions, et d’humiliations
de toutes sortes, ce qui est bien digne de susciter l’étonnement, et l’admiration. En revanche, on ne
peut admettre que les juifs prétendent aujourd’hui se soustraire à l’interdit qui les frappe, ni qu’ils
s’appuient sur leurs propres forces, et sur celles du monde moderne pour tenter d’opérer une «
résurrection » de leur puissance extérieure d’une manière diamétralement opposée à celle que saint
Paul envisageait dans son Épître. Pourtant, la papauté ne se contente plus de laisser se développer,
sans s’y opposer, une dérive fallacieuse, et éphémère ; elle l’encourage ouvertement, et en devient
complice. Lorsque cette subversion sinistre prendra fin, l’Église devra, elle aussi, assumer les
conséquences fâcheuses, et inévitables de son aveuglement.

Une adaptation providentielle.

L’échec de la mission du Christ visant à transformer le judaïsme entraîna un changement radical dans
la nature, et la destination de la révélation chrétienne. Sur le plan formel, la discontinuité est totale,
puisque cette mission initiale avait consisté avant tout, non pas à fonder une forme traditionnelle
nouvelle, mais bien à modifier une loi sacrée qui existait déjà.

Si Jésus avait été accepté par son peuple, si sa mission en tant que prophète, et législateur juif avait
réussi, il n’y aurait jamais eu de religion chrétienne. La mission terrestre de Jésus est totalement

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terminée avec sa crucifixion. L’essence de son message sera proclamée désormais au moyen d’une
rupture avec la loi juive. Le judaïsme n’ayant pas admis la validité de la mission messianique du
Christ, la religion chrétienne sera fondée en opposition avec la religion juive. Sur la signification de ce
changement, et la portée de l’adaptation qui fut opérée alors, René Guénon apporte les précisions
suivantes :

Si l’on considère quel était, à l’époque dont il s’agit, l’état du monde occidental, c’est-à-dire de
l’ensemble des pays qui étaient alors compris dans l’Empire romain, on peut facilement se rendre
compte que, si le Christianisme n’était pas « descendu » dans le domaine exotérique, ce monde, dans
son ensemble, aurait bientôt été dépourvu de toute tradition, celles qui existaient jusque-là, et
notamment la tradition gréco-romaine qui y était naturellement devenue prédominante, étant
arrivées à une extrême dégénérescence qui indiquait que leur cycle d’existence était sur le point de
se terminer.

Notre maître utilise le terme « descente » car, pour lui : le Christianisme, à ses origines, avait, tant
par ses rites que par sa doctrine, un caractère essentiellement ésotérique, et par conséquent
initiatique. On peut en trouver une confirmation dans le fait que la tradition islamique considère le
Christianisme primitif comme ayant été proprement une tarîqa, c’est-à-dire en somme une voie
initiatique, et non une sharîa ou une législation d’ordre social, et s’adressant à tous.

Cette dernière affirmation nous paraît incomplète, car elle ne tient pas compte du fait que Jésus
avait qualité de rasoûl, c’est-à-dire de prophète législateur. Comme nous l’avons vu, Ibn Arabî
observe que si le message de Jésus avait été purement spirituel, et intérieur, il n’aurait pas entraîné
de conflit avec la religion juive, et Jésus n’aurait pas été mis à mort. En réalité, il faut envisager ici
une fonction s’exerçant dans les deux domaines : extérieur, et intérieur, social, et initiatique. Ces
deux ordres doivent être soigneusement distingués –, et René Guénon lui-même a toujours insisté
sur ce point – tout en étant étroitement solidaires puisqu’ils ont leur origine dans une même
révélation ; seuls le degré, et le point de vue diffèrent. Dès lors que la loi juive ne pouvait plus servir
de support pour la révélation chrétienne, c’est nécessairement son contenu initiatique qui devait
s’extérioriser. René Guénon a marqué avec force le caractère bénéfique de cette « descente » ainsi
que son « parfait accord avec les lois cycliques » :

Cette « descente », insistons-y encore, n’était donc nullement un accident ou une déviation, et
on doit au contraire la regarder comme ayant eu un caractère véritablement « providentiel »,
puisqu’elle évita à l’Occident de tomber dès cette époque dans un état qui eût été en somme
comparable à celui où il se trouve actuellement. Le moment où devait se produire une perte
générale de la tradition comme celle qui caractérise proprement les temps modernes n’était
d’ailleurs pas encore venu ; il fallait donc qu’il y ait un « redressement », et le Christianisme
seul pouvait l’opérer, mais à la condition de renoncer au caractère ésotérique, et « réservé »
qu’il avait tout d’abord ; et ainsi le « redressement » n’était pas seulement bénéfique pour
l’humanité occidentale, ce qui est trop évident pour qu’il y ait lieu d’y insister, mais il était en
même temps, comme l’est d’ailleurs nécessairement toute action « providentielle »
intervenant dans le cours de l’histoire, en parfait accord avec les lois cycliques elles-mêmes.

On remarque que cette descente s’adresse spécifiquement à l’« humanité occidentale », et que c’est
donc dans un sens relativement restreint que doit s’entendre l’universalité du message chrétien. Le
bouddhisme se trouve dans une situation analogue : « irrégulier » au regard de la tradition dont il
procède, il comporte, lui aussi, une certaine extériorisation de données qui étaient ésotériques à
l’origine ; d’autre part, son caractère providentiel, et son universalité concernent avant tout l’«
humanité orientale ». Le christianisme est devenu universel à partir du moment où la déviation

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occidentale s’est répandue partout dans le monde ; ce qui est particulièrement évident en Afrique
noire : la première vague d’islamisation s’est produite, par l’intermédiaire des Soninké, au premier
siècle de l’hégire alors que, à de rares exceptions près, la pénétration du christianisme n’a fait
qu’accompagner celle des puissances coloniales.

Cela étant, l’extériorisation de données ésotériques en vue de la constitution de la religion


chrétienne fut nécessairement opérée par les représentants de l’ésotérisme chrétien tel qu’il s’était
manifesté au sein du judaïsme ; et c’est précisément la manière dont cette descente s’effectua qui
fut occultée par eux de manière délibérée. L’Église catholique ne peut qu’ignorer les circonstances,
et les conditions de son origine dans la mesure même où elle rejette un enseignement ésotérique
dont elle nie la légitimité. Le point essentiel est qu’une œuvre de redressement conçue par une
autorité relevant du gouvernement ésotérique du monde, (tasarruf), est toujours opérée selon un
modèle céleste. Ceci est d’autant plus évident qu’il s’agit en l’occurrence, selon ce qu’affirme René
Guénon, d’une action providentielle conduite en conformité avec les lois cycliques. De fait,
l’extériorisation de données ésotériques chrétiennes dans le but de constituer une religion nouvelle
destinée à l’Occident s’est effectuée par analogie avec les trois degrés fondamentaux qui constituent
l’être humain, et qui sont, en ordre successif, l’esprit, l’âme, et le corps. Ce ternaire figure
l’application microcosmique d’une doctrine ésotérique dont l’application universelle, et
macrocosmique est exprimée par la triade : Ciel, monde intermédiaire, Terre. Le symbolisme
géométrique correspondant est bien connu : le Ciel est représenté par le cercle, la Terre par le carré,
et l’élément intermédiaire par la croix dans l’ordre métaphysique, et par l’octogone dans les
enseignements cosmologiques dont relève le ternaire qui a été envisagé tout d’abord. Avant de
poursuivre, il faut préciser que l’occultation mentionnée par René Guénon concerne avant tout
l’élément médian, car le monde intermédiaire est celui de l’élaboration des formes ; dans le cas
présent, il s’agit de la naissance d’une forme traditionnelle qui fut élaborée, non par le Christ, mais
par le Saint Esprit, (dont l’action « formatrice » est décrite en ces termes au début de la Genèse : «,
et l’Esprit de Dieu soufflait sur les eaux »). D’autre part, les fonctions liées aux trois degrés selon
lesquels la « descente » s’est effectuée correspondent à trois « mondes » traditionnels : le monde
juif, le monde grec, et le monde romain, qui contiennent les éléments fondamentaux à partir
desquels la religion chrétienne a été formée. Ces trois éléments sont eux-mêmes représentés par
trois villes : Jérusalem figure le Ciel, Antioche le monde intermédiaire, et Rome la Terre, où siège le
pape qui est le « Vicaire de Jésus-Christ sur la Terre », (équivalent du khalîfatun fî-l-ard coranique), ;
ces éléments sont aussi symbolisés par trois nombres : douze, sept, et un.

Le Nouveau Testament relate la descente effectuée suivant ces trois degrés dans les Actes des
Apôtres, écrit attribué à saint Luc, et qui fait suite à son Évangile : elle commence à Jérusalem, et se
termine à Rome, le stade intermédiaire correspondant à ce que l’on pourrait appeler, pour une
raison que nous expliquerons plus loin, la « station faite à Antioche ». C’est dans cette ville que
s’opère la transformation décisive, conformément à cette indication donnée par les Actes : « c’est à
Antioche que les disciples reçurent le nom de chrétiens », (Actes, 11, 26).

Il faut souligner la précision terminologique de cet énoncé :

« Disciples » évoque l’appartenance à une organisation initiatique, et « chrétiens » l’appartenance à


une forme religieuse : il y a là une preuve explicite de l’extériorisation qui fut effectuée alors ; ce qui,
par ailleurs, confirme le caractère traditionnel de l’enseignement donné par René Guénon. Dans les
Actes, il est question des « Douze » pour désigner les juifs, c’est-à-dire les Apôtres, et des « Sept »
pour désigner les grecs ; quant au nombre « un », il évoque la fonction du Souverain Pontife qui, en
tant que « Vicaire de Jésus-Christ » représente, en mode inverse, l’unité du principe divin. Cette
inversion est indiquée dans le symbolisme des trois croix : la croix droite est celle du Christ, alors que

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celle de saint Pierre est inversée puisqu’il est crucifié la tête en bas. La troisième croix est celle de
saint André qui figure ici ce que René Guénon a appelé l’« homme véritable » : le nom André dérive
d’un terme grec qui signifie « homme ». La croix de saint André est une croix « animée », car elle
symbolise l’âme humaine, et l’unanimité traditionnelle au degré des petits mystères, alors que
l’universalité est une notion proprement métaphysique qui s’applique aux grands mystères.
L’homme véritable régit le cycle humain, ce qui explique pourquoi c’est saint André qui, dans les
rituels de l’Église catholique romaine, préside au déroulement de l’Année liturgique : celle-ci débute,
et s’achève le 30 novembre, jour où l’on célèbre la fête du saint apôtre. Par ailleurs, c’est parce que
la Franc-Maçonnerie est une organisation initiatique relevant des petits mystères qu’elle voit en lui
un de ses « saints patrons ».

Au sein du Collège initiatique « céleste » constitué par les douze apôtres, c’est saint André qui
représente le monde grec, tout comme saint Pierre représente le monde romain.

Il faut mentionner encore qu’à ces trois éléments correspondent quatre langues : l’araméen, et
l’hébreu qui furent les deux langues parlées par le Christ, le grec, et enfin le latin. L’hébreu étant la
langue sacrée du judaïsme, on peut se demander si l’araméen doit être considéré comme une langue
sacrée du fait qu’il fut la langue parlée par un envoyé faisant ouvertement état de sa qualité, et de sa
filiation divines. En effet, il nous paraît possible de comprendre en ce sens ce passage extrait de la
courte étude de René Guénon intitulée : À propos des langues sacrées :

L’absence de langue sacrée dans le Christianisme devient encore plus frappante lorsqu’on
remarque que, même pour ce qui est des Écritures hébraïques, dont le texte primitif existe
cependant, il ne se sert « officiellement » que de traductions grecque, et latine, (la version des
Septantes, et la Vulgate). Quant au Nouveau Testament, on sait que le texte n’en est connu
qu’en grec, et que c’est sur celui-ci qu’ont été faites les versions en d’autres langues, même en
hébreu, et en syriaque ; or, tout au moins pour le Évangiles, il est assurément impossible
d’admettre que ce soit là leur véritable langue, nous voulons dire celle dans laquelle les
paroles mêmes du Christ ont été prononcées. Il se peut cependant qu’ils n’aient jamais été
écrits effectivement qu’en grec, ayant été précédemment transmis oralement dans la langue
originelle ; mais on peut alors se demander pourquoi la fixation par l’écriture, lorsqu’elle a eu
lieu, ne s’est pas faite tout aussi bien dans cette langue même, et c’est là une question à
laquelle il serait bien difficile de répondre.

Ce texte nous paraît confirmer l’interprétation que nous avons indiquée plus haut, à savoir que,
parmi les trois composantes de la religion chrétienne, c’est l’élément grec qui a joué un rôle décisif
dans la naissance du christianisme envisagé en tant que forme traditionnelle distincte du judaïsme ;
répétons-le : le monde intermédiaire est celui où s’élaborent les formes, et c’est l’élément grec qui
correspond à ce monde. Voilà ce qui, pour nous, fournit la réponse à la question posée par René
Guénon, du moins sous un certain aspect, car le choix de la langue grecque pour la fixation par écrit
des Évangiles se comprend aisément dans la perspective descendante dont nous avons évoqué le
symbolisme. La phase intermédiaire du processus fait partie des choses délibérément occultées, ce
qui est particulièrement évident lorsque l’on considère l’usage rituel des trois langues en question,
(hébreu, grec, latin). En tant que langue sacrée, l’hébreu revêt une fonction essentielle dans la
Kabbale, et l’ésotérisme chrétien pourra, lui aussi, prendre appui sur lui. D’autre part, le latin a
survécu jusqu’à nos jours en tant que langue liturgique de l’Église catholique romaine qui a la charge
de gouverner l’Église universelle à l’intérieur de laquelle les patriarcats grecs étaient inclus à l’origine
; et c’est aussi la langue officielle du Vatican : dans ses rapports avec les dirigeants de l’État sioniste,
la papauté utilise le latin, et les juifs lui répondent en hébreu. Dans la liturgie romaine, seul subsiste
en langue grecque le Kyrie Eleison.

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D’autres signes de cette occultation volontaire peuvent être relevés. Jérusalem, et Rome sont deux
villes qui ont gardé au cours des siècles, et jusqu’à nos jours, un prestige éminent qui s’explique à la
fois par leur signification symbolique, et parce qu’elles sont, où qu’elles ont été, le siège d’une
autorité spirituelle. En revanche, Antioche est tombée dans un oubli presque total : bien peu de
Catholiques se soucient aujourd’hui de savoir que c’est dans cette ville que les premiers disciples du
Christ ont reçu le nom de chrétiens. Pour autant, le véritable rôle d’Antioche n’a pas été entièrement
perdu de vue, même à des époques récentes. Dans son Année liturgique, publiée au 20-ème siècle,
Dom Guéranger signale l’existence en France de deux fêtes relatives à saint Pierre : la première,
célébrée le 18 janvier, s’appelait la fête de la Chaire de saint Pierre à Rome ; la seconde, célébrée le
22 février, la fête de la Chaire de saint Pierre à Antioche. Dans ses commentaires, le vénérable Abbé
apporte une précision capitale : à Antioche, saint Pierre est honoré comme évêque ; à Rome, il est
honoré comme pontife.

Cette indication permet de compléter les considérations qui précèdent en soulignant que la
signification des trois villes qui ont joué un rôle dans la naissance du christianisme est liée à la
présence de trois hiérarchies qui correspondent à des ordres bien distincts : une hiérarchie purement
ésotérique symbolisée par Jérusalem, et constituée par les Douze réunis autour de la Vierge Marie ;
une hiérarchie dite de « l’Ordre » qui culmine dans l’Épiscopat car, du point de vue sacramentaire, il
n’y a pas de fonction supérieure à celle de l’évêque, le pape lui-même n’étant rien d’autre, à ce point
de vue, que l’évêque de Rome.

Cette hiérarchie, qui représente la fonction « pastorale » de l’Église, a été fondée à Antioche. Dans
les Actes des Apôtres elle est désignée symboliquement au moyen de l’expression « les Sept ». En
effet, sept est un nombre caractéristique du monde intermédiaire : on le retrouve à la fois dans le
septénaire des sacrements qui tirent leur origine du processus d’extériorisation mentionné par René
Guénon, et dans le nombre d’années de la halte que saint Pierre fit à Antioche. Enfin, une troisième
hiérarchie, dite « de juridiction », qui est celle du gouvernement de l’Église universelle. À ce point de
vue, l’autorité suprême appartient exclusivement au pape ; c’est pourquoi elle est symbolisée par le
nombre « un » : en tant que Souverains Pontifes, Pierre, et ses successeurs sont les vicaires de Jésus-
Christ sur la Terre ; ils représentent l’Unité Divine tout en exerçant leur pouvoir « au nom du Père, du
Fils, et du Saint-Esprit ».

Les indications données par Dom Guéranger nous amènent à faire une autre remarque : s’il
mentionne une Chaire de saint Pierre à Antioche, et une Chaire de saint Pierre à Rome, il ne dit rien
de semblable au sujet de Jérusalem, et cela pour une raison simple, à savoir qu’il n’y a jamais eu de «
Chaire de saint Pierre à Jérusalem ». La primauté de Pierre dans le catholicisme est inséparable de la
ville de Rome, et de la fonction proprement romaine de Souverain Pontife. C’est parce qu’il est
devenu le chef de l’Église romaine universelle que saint Pierre est célébré comme évêque dans la
ville d’Antioche où la religion chrétienne a été fondée. En cette qualité, il n’y avait pas lieu de le
distinguer, car il n’était pas placé au-dessus de ses pairs : en tant qu’évêque, sa supériorité découle
uniquement du fait que son siège est à Rome.

Le plan divin visant au redressement du monde occidental impliquait dès l’origine l’installation du
Souverain Pontife au centre de l’Empire romain qui régissait ce monde. C’est uniquement quand elle
fut accomplie que la promesse faite par le Christ à Simon Pierre se réalisa : « Je te donnerai les clés
du Royaume des Cieux » Si l’élément grec, et l’élément romain constituent la forme religieuse du
christianisme, et correspondent respectivement à l’âme, et au corps, l’élément judaïque originel
figure l’ « esprit » de la religion nouvelle, qui est supra-formel par son essence. Une adaptation
traditionnelle d’une telle envergure relevait nécessairement d’une organisation initiatique qui, avant
la mort du Christ, s’était appuyée sur la loi judaïque. L’occultation volontaire mentionnée par René

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Guénon porte aussi sur la nature, et sur le rôle de cette organisation. On comprend d’autant mieux
que celle-ci ait maintenue secrète son action, et les moyens de son intervention qu’il s’agissait
d’élaborer une religion nouvelle à partir d’une forme déjà existante, ce qui soulevait de délicats
problèmes de régularité traditionnelle, (circoncision, interdits alimentaires, etc.), L’autorité
ésotérique chargée d’opérer cette adaptation ne pouvait plus utiliser le support formel de la loi
judaïque.

Son siège n’était pas celui du gouvernement universel comme celui de Rome ; ce n’était pas un siège
dispensateur de grâces comme celui d’Antioche ; le Siège de Jérusalem était celui de la Sagesse
divine : Sedes Sapientiae. C’était, par excellence, le siège de Marie, Reine des Cieux, qui personnifiait,
par son être très pur, et en vertu de son élection divine, l’autorité suprême qui présidait à la
naissance de la religion chrétienne. Marie était la Femme parfaite, et la pure Servante : à ce double
titre, elle représentait l’essence de l’ésotérisme chrétien. Elle était entourée par le Collège des Douze
dont saint Pierre faisait partie, mais sans avoir, en cette qualité, une quelconque primauté ou
excellence sur les autres apôtres. Comme il est dit au début des Actes des Apôtres : « Rentrés à
Jérusalem, ils montèrent dans la chambre haute, (symbole du Siège céleste), où ils se tenaient
habituellement » ; et c’est là que le Saint-Esprit descendit sur eux le Jour de la Pentecôte.

L’occultation de la fonction de Marie est évidente dans les écrits du Nouveau Testament. Saint Luc
est à la fois l’auteur de l’Évangile qui porte son nom, et celui des Actes des Apôtres.

Le contraste est d’autant plus frappant : alors que l’Évangile confère à Marie une place, et une
importance exceptionnelles dans l’ensemble du Nouveau Testament, les Actes la mentionnent à
peine : « Tous d’un même cœur étaient assidus à la prière avec quelques femmes, dont Marie mère
de Jésus, et avec ses frères », (Actes, 1, 12). Dans les Épîtres de saint Paul, l’absence de toute
référence à la Sainte Vierge est totale.

Sauf erreur, la seule allusion faite à son existence figure dans un contexte plutôt négatif : « Quand
vint la plénitude des temps, Dieu envoya son Fils, né sujet d’une femme, né de la loi, afin de racheter
les sujets de la loi, afin de nous conférer l’adoption filiale », (Galates, 4, 4-5). Totus Tus n’est
décidément pas une devise paulinienne !

Le pape Benoît 16, au cours de l’audience générale du mercredi 22 février 2006, prononça quelques
paroles sur le sens de la fête de la Chaire de saint Pierre. Il évoqua à cette occasion les « trois villes »
ainsi que la signification de la Chaire qui symbolise l’autorité de l’évêque. Au sujet du « Siège de
Jérusalem », il déclara : « Le premier “siège” de l’Église fut le Cénacle, et il est probable que dans
cette salle où Marie, la mère de Jésus, pria elle aussi avec les disciples, une place ait été réservée à
Simon Pierre ». L’expression « il est probable » traduit l’embarras de l’orateur qui, en l’absence de
toute donnée traditionnelle, prend ses désirs pour des réalités.

Comme dernier exemple de la volonté d’occulter les conditions dans lesquelles le christianisme a pris
naissance, nous citerons le début de l’Épître que saint Paul adresse aux chrétiens de Rome : « Paul,
serviteur du Christ Jésus, apôtre par vocation… à tous les bien-aimés de Dieu qui sont à Rome, aux
saints par vocation, à vous grâce, et paix de par Dieu notre Père, et le Seigneur Jésus Christ » ; en
effet, il précise un peu plus loin : « Je ne rougis pas de l’Évangile : il est une force de Dieu pour le
salut de tout croyant, du Juif d’abord, puis du Grec », (Romains, 1, 16-17). On trouve ici une brève
mention des trois phases qui se suivent selon l’interprétation ésotérique des événements qui
marquèrent la naissance du christianisme. Toutefois, les commentateurs font remarquer que le
terme « grec » s’oppose ici à « barbare », et désigne les non-juifs cultivés, y compris les Romains. Il y
a donc chez saint Paul à la fois une référence à la perspective doctrinale que nous avons évoquée,
(puisque les « bien-aimés de Dieu qui résident à Rome » sont distingués des juifs, et des grecs), et

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une occultation de cette même perspective due à l’ambiguïté du terme « Grecs ». Quoi qu’il en soit, il
est évident que si l’ « obscurité presque impénétrable » dont parle René Guénon a été «
expressément voulue », c’est parce qu’elle est providentielle ; par conséquent, elle doit être
respectée. C’est uniquement la situation traditionnelle sans précédent du monde contemporain qui
justifie que l’on puisse tenter de « pénétrer » ces mystères, et de lever le voile, dans toute la mesure
du possible, sur les conditions dans lesquelles la religion chrétienne prit naissance, car l’ignorance
des représentants actuels de l’Église catholique, en particulier de la papauté, les conduits à formuler
des appréciations inexactes, et des jugements critiquables sur des questions qui concernent au
premier chef la tradition islamique.

Les faiblesses de la religion chrétienne.

Face aux exigences traditionnelles propres à la situation sans précédent du monde contemporain,
l’Église catholique se trouve dans une position de faiblesse que les explications données par René
Guénon permettent de comprendre aisément.

À partir du moment où le christianisme est considéré selon sa réalité véritable comme une
adaptation issue de l’échec de la mission initiale du Christ, et destinée à opérer un redressement du
monde occidental à une époque où celui-ci avait atteint déjà un degré extrême de dégénérescence,
la vocation universelle de l’Église apparaît comme relative, et limitée à l’Occident au sens
géographique du terme, c’est-à-dire, pour l’essentiel, à l’Europe, et à la Méditerranée. C’est
uniquement dans la mesure où la pseudo civilisation occidentale a étendu ses effets pervers sur le
monde entier que l’Église a pu nourrir l’illusion qu’elle avait elle-même une vocation universelle
comparable à celle de l’islâm. Bien entendu, la papauté, et les représentants de l’Église nient
l’existence de cette limitation alors qu’elle est aujourd’hui plus évidente que jamais car, par ses
positions actuelles, l’Église donne quasi-quotidiennement la preuve qu’elle est demeurée occidentale
: elle n’a pas compris, et ne pourra jamais comprendre ce qu’est l’Orient, ce que sont les traditions
orientales, en particulier ce que René Guénon a appelé l’« esprit de l’Inde ». La publication de
l’œuvre guénonienne aurait pu fournir à l’Église une dernière occasion de pallier cette lacune, mais
l’Église ne l’a pas suivi, de sorte que son aveuglement est devenu irrémédiable. Notre maître a
indiqué de manière précise de quelle façon elle aurait pu s’« orienter », sans que rien soit changé
extérieurement, afin de lui éviter de commettre les erreurs de jugement auxquelles elle n’a pas
manqué de succomber. L’Église n’a pas condamné René Guénon, mais elle l’a rejeté sans voir qu’elle
agissait ainsi à l’encontre de ses propres intérêts, tant spirituels que temporels ; et à présent il est
trop tard. Les quelques tentatives qui furent faites du côté catholique pour récupérer son
enseignement ne purent aboutir, car elles demeuraient superficielles, et achoppaient constamment
sur la difficulté essentielle, à savoir la nécessité de reconnaître la légitimité des doctrines
ésotériques. Quel crédit peut-on accorder encore à un personnage comme le soi-disant « cheikh »
Palaviccini, aujourd’hui passé de mode comme tant d’autres avant lui, après avoir joué tant bien que
mal le rôle ambigu pour lequel on l’avait suscité, et projeté sur le devant de la scène : s’efforcer de
forger, et d’imposer un « islâm de monsignore » à partir d’une lecture sélective de René Guénon ?
Ou encore à une revue comme Vers la Tradition où l’on s’obstine à mettre en doute, Schuon à
l’appui, l’enseignement guénonien sur la nature du christianisme ?

Un deuxième facteur de faiblesse résulte de l’absence d’une langue sacrée propre à la religion
chrétienne. Rappelons ce que René Guénon précisait à ce propos :

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Tout cela n’est pas sans présenter des inconvénients à divers égards, car une langue sacrée peut
seule assurer l’invariabilité rigoureuse du texte des Écritures : les traductions varient nécessairement
d’une langue à une autre, et, de plus, elles ne peuvent jamais être qu’approximatives, chaque langue
ayant ses modes d’expression propres qui ne correspondent pas exactement à ceux des autres ;
même lorsqu’elles rendent aussi bien que possible le sens extérieur, et littéral, elles apportent en
tous cas bien des obstacles à la pénétration des autres sens plus profonds ; et l’on peut se rendre
compte par-là de quelques-unes des difficultés toutes spéciales que présente l’étude de la tradition
chrétienne pour qui ne veut pas s’en tenir à de simples apparences plus ou moins superficielles ; et il
ajoutait en note : Cet état de choses n’est pas sans favoriser les attaques des « exégètes »
modernistes ; même s’il existait des textes en langue sacrée, cela ne les empêcherait sans doute pas
de discuter en profanes qu’ils sont, mais du moins serait-il alors plus facile, pour tous ceux qui
gardent encore quelque chose de l’esprit traditionnel, de ne pas se croire obligés de tenir compte de
leurs prétentions.

La langue sacrée permet de conserver le message tel qu’il a été formulé par Dieu lui-même. La
mission initiale de Jésus sà l’intérieur de la forme judaïque comportait le maintien de cet avantage
qui fut perdu après sa mort, avec l’adaptation de la révélation christique en langue grecque. Le
message du Christ ne fut plus transmis selon sa formulation originelle, dont la pérennité, et
l’exactitude étaient garanties par la langue sacrée, expression directe du Verbe divin, mais
uniquement en vertu d’une inspiration intérieure opérée par le Saint-Esprit.

Bien entendu, celui-ci est infaillible comme le Verbe, mais son mode opératoire ne comporte pas les
mêmes garanties puisque la transmission repose alors uniquement sur la compréhension actuelle de
celui qui est inspiré par Dieu. La « traduction » de la révélation divine dans un langage humain
comporte inévitablement un risque de « trahison », selon l’adage : traduttore traditore. Ce n’est
donc pas la lumière du Saint-Esprit qui est en cause, mais la capacité du réceptacle humain à refléter,
et à diffuser la lumière céleste sans l’altérer. La transmission d’une révélation prophétique au moyen
d’une langue sacrée ne comporte pas ce risque, puisqu’en ce cas il n’y a rien à traduire : ce n’est pas
seulement le contenu, et la signification du message qui sont d’origine divine, mais bien sa forme
elle-même qui, selon ce qu’enseigne l’islâm au sujet du Coran, est à la fois incréée, et inimitable.
C’est également par-là que le texte sacré peut être utilisé à des fins rituelles : la Baraka est inhérente
à la forme, et aux significations multiples que cette forme comporte justement parce qu’elle
manifeste une réalité divine au sein du domaine individuel ; les chrétiens pourraient-ils admettre, et
comprendre qu’il s’agit là, somme toute, d’une doctrine semblable à celle du « Verbe incarné » ?

En l’absence de langue sacrée, la transmission intégrale du message divin dépend de la qualification


spirituelle, et de la réalisation initiatique effective de ceux qui s’expriment en son nom. Le rejet de
l’ésotérisme par l’Église catholique a pour conséquence que la révélation chrétienne sous sa forme
adaptée au monde occidental ne peut être transmise ni dans son intégrité ni dans son intégralité, ce
qui la disqualifie pour exercer la fonction universelle à laquelle elle prétend. Quant à la remarque
faite par René Guénon au sujet des attaques antitraditionnelles lancées par les prétendus exégètes
modernistes, on peut se demander si elle n’est pas aujourd’hui dépassée en ce sens que la distinction
entre les langues sacrées, et celles qui ne le sont pas est devenue pratiquement sans portée.

L’ignorance généralisée des « penseurs », et des dirigeants de notre temps, et surtout la puissance
de suggestion formidable, apparemment sans limite, de ceux qui dirigent la subversion moderne sont
tels que l’on peut faire dire désormais n’importe quoi même aux textes sacrés sans que personne ne
proteste ou ne se rende compte de la supercherie. Les dirigeants sionistes sont passés maîtres dans
cet art : ils ne se contentent plus de déformer les Écritures saintes du judaïsme pour conforter leurs
thèses, et justifier leur politique ; ils s’attaquent désormais sans vergogne à la révélation islamique :

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un écrivain engagé comme M. André Chouraqui n’hésite pas à citer des versets coraniques pour
légitimer l’État juif.

Comme troisième facteur de faiblesse, il faut mentionner l’absence de loi sacrée, que René Guénon a
rapproché du deuxième :

On pourrait aussi se demander s’il n’y a pas quelque rapport entre ce caractère, et un autre
qui n’est guère moins singulier : c’est que le Christianisme ne possède pas non plus
l’équivalent de la partie proprement « légale » des autres traditions ; cela est tellement vrai
que, pour y suppléer, il a dû adapter à son usage l’ancien droit romain, en y faisant d’ailleurs
des adjonctions, mais qui, pour lui être propres, n’ont pas davantage leur source dans les
Écritures mêmes ; et notre maître ajoute :

En rapprochant ces deux faits d’une part, et en se souvenant d’autre part que… certains rites
chrétiens apparaissent en quelque sorte comme une « extériorisation » de rites initiatiques,
on pourrait même se demander si le Christianisme originel n’était pas en réalité quelque
chose de très différent de tout ce qu’on en peut penser actuellement ; sinon quant à la
doctrine elle-même, du moins quant aux fins en vue desquelles il était constitué.

L’absence de loi sacrée comporte des inconvénients analogues à ceux qui ont été indiqués au sujet
des langues sacrées : en ce domaine également, l’inspiration du Saint-Esprit ne met pas à l’abri de
variations considérables dans la façon de comprendre les choses, tandis que les solutions adoptées
dépendent de la capacité, et de la pureté plus ou moins grandes des réceptacles humains. Nous
rappellerons une fois de plus, à cette occasion, la question du taux d’intérêt, car on pourrait
difficilement trouver un changement plus radical : au Moyen Âge, le simple fait d’évoquer la
légitimité du prêt à intérêt entraînait l’excommunication immédiate, alors qu’il fut toléré, et admis
par la suite, la condamnation ne portant plus sur le principe même de cette pratique, mais
uniquement sur l’usure, c’est-à-dire la stipulation d’un taux d’intérêt abusif. Une variation aussi
énorme serait impensable, et incompréhensible dans les traditions qui sont dotées d’une loi révélée.
Cet exemple est d’autant plus remarquable que l’abandon de cet interdit fut le moteur financier de
l’instauration du monde moderne, et contribua puissamment à favoriser l’émergence d’une
mentalité antitraditionnelle généralisée : l’Église catholique devint ainsi la première victime de sa
propre faiblesse. À ce point de vue, elle apparaît aussi comme la principale responsable de la
déviation du monde occidental dont elle avait la charge.

Telles sont les trois causes de la faiblesse de l’Église au sein du monde contemporain ; mais nulle
n’est pire que son ignorance d’elle-même, de ses origines, et de sa raison d’être véritable. La
papauté, derrière l’apparence pompeuse du Vatican, apparaît désemparée, et incertaine. Elle tente
aujourd’hui, pour survivre dans un univers traditionnel qu’elle ne comprend pas, en particulier face à
l’islâm qui la déconcerte, et qui rend plus évidentes ses faiblesses, et ses contradictions, d’élaborer
une contre-doctrine dont le pape actuel, avant son élection, fut le principal artisan. C’est elle qu’il
nous faut examiner à présent en montrant les causes d’une déviation qui risque fort de mener la «
barque de Pierre » à sa perte.

VIII. Une alliance contre nature.

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Pour les sionistes, la déclaration Nostra Aetate n’avait été qu’une étape ; elle était loin de les avoir
pleinement satisfait, notamment parce que l’Église n’y faisait pas publiquement repentance ;
néanmoins, ils avaient obtenu gain de cause sur un point essentiel : une modification profonde de la
mentalité catholique à l’égard des juifs, et du judaïsme avec les conséquences qu’un tel changement
entraînait : condamnation de toute forme d’antisémitisme, ouverture d’un dialogue permanent,
reconnaissance du rôle éminent du judaïsme dans la perspective historique aboutissant à la
révélation chrétienne. Le reste de la déclaration n’avait aucune importance : le cadre général qui
évoquait le destin religieux de l’humanité toute entière, et traitait des relations de l’Église avec les
religions non-chrétiennes, et non seulement du judaïsme, l’estime proclamée à l’égard de ceux qui
professent la foi islamique, tout cela n’avait été que concessions tactiques qu’il convenait de faire
oublier au plus tôt. Le texte publié par le cardinal Lustiger à l’occasion du quarantième anniversaire
de la déclaration est exemplaire de cet état d’esprit ; il débute en ces termes :

Quel chemin étonnant avons-nous parcouru, juifs, et catholiques, depuis plus d’un demi-siècle ! Le
quarantième anniversaire de la déclaration Nostra Aetate du concile Vatican i, (1962-1965), coïncide
avec le soixantième anniversaire de l’arrivée des troupes soviétiques au camp d’Auschwitz. Alors que
se manifestent de nouvelles formes d’antisémitisme, cette double commémoration nous permet de
mesurer l’énorme poids de douleur, et de honte que fait peser sur les consciences la mémoire de la
Shoah, « ce crime inouï, et jusque-là inimaginable » ainsi que le pape Benoît 16 vient de le qualifier à
la synagogue de Cologne.

L’étape suivante consista à obtenir de l’Église la reconnaissance officielle, et diplomatique de l’État


d’Israël. Nous avons montré que la création de cet État était illégitime au regard du Droit sacré, car
elle transgressait une sanction divine à l’encontre des juifs, dont le signe visible fut la destruction du
Temple de Jérusalem. Toute manifestation extérieure d’autorité, et de puissance fut désormais
interdite au peuple juif. Ce statut nouveau fut confirmé par l’islâm de manière d’autant plus
compréhensible qu’au déni de la mission de Jésus s’ajoutait celui de la rissala muhammadienne. Les
représentants du judaïsme orthodoxe avaient eux-mêmes conscience de ce statut nouveau : ils
savaient que la destruction du Temple, et la dispersion du peuple juif résultaient d’un abandon relatif
de la faveur divine, et avaient valeur de sanction ; ils savaient qu’un retour en grâce n’était possible
qu’en vertu d’un pardon divin ; ils savaient qu’ils devaient témoigner avec patience de leur fidélité à
Dieu sans entrer en conflit avec les peuples parmi lesquels ils avaient été dispersés, et s’efforcer, tout
au contraire, de vivre en harmonie avec eux. Pour le judaïsme orthodoxe, le sionisme est une
hérésie, et l’État juif une monstruosité. Si aujourd’hui la majorité des rabbins s’est ralliée à cette
doctrine, et n’a pas honte de soutenir la profanation du saint Nom d’Israël perpétrée par l’État qui se
l’est approprié, c’est parce qu’ils ont été contaminés à leur tour par la mentalité antitraditionnelle du
monde moderne.

Celle-ci leur fait voir dans la « résurrection » opérée par l’État sioniste la preuve qu’ils sont redevenus
les bénéficiaires de la faveur divine. À l’instar des protestants américains, leurs alliés indéfectibles, ils
considèrent la prospérité matérielle comme la marque tangible de leur réussite spirituelle. Au regard
des dépositaires de la Tradition immuable, et de tout ce qui subsiste aujourd’hui de l’orthodoxie
véritable au sein du judaïsme, et de l’islâm, tout cela n’est que simulacre, dérision, et contrefaçon.

L’État juif ne se maintient pas en vertu d’une grâce providentielle, mais uniquement par l’argent, et
les armes, sans lesquels il s’écroulerait aussitôt. Il n’est qu’un pion parmi d’autres dans l’entreprise
de subversion antitraditionnelle qui est partie à la conquête du monde.

Pour les sionistes, l’enjeu était parfaitement clair : les rabbins s’étant laissé leurrer, il fallait obtenir
que l’Église catholique, qui prétend représenter en Occident l’autorité spirituelle suprême, soit

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subjuguée à son tour, et s’incline devant le fait accompli. La réalisation de cette deuxième étape fut
facilitée par l’erreur du cardinal Pacelli que nous avons dénoncée : au lieu de s’en tenir au bon sens
élémentaire de saint Pie 10, et du cardinal Merry del Val qui justifiaient leur refus par une position
théologique séculaire, le futur Pie 12 crut habile de voir dans le sionisme un mouvement politique
dont l’existence ne concernait pas l’Église, mais le Vatican. Plus tard, avec la création, et la réussite
apparente de l’État hébreu, l’Église se persuada qu’elle avait intérêt à négocier avec ceux qui
détenaient le pouvoir effectif en Terre sainte, où elle avait des intérêts multiples.

Faute d’avoir pu contrôler la Palestine, ce qu’elle n’avait cessé d’espérer depuis la fin de la
domination turque dans la région, ne convenait-il pas de se montrer réaliste, et d’accepter le fait
accompli ? C’est ce qui fut fait en 1993 avec la signature de l’Accord fondamental qui reconnaissait
officiellement l’État d’Israël, suivi, peu après, par l’établissement de relations diplomatiques. Cette
reconnaissance constituait une faute grave, car elle transgressait une disposition divine. Là où il
aurait fallu maintenir, avec courage, et intransigeance, l’affirmation d’un principe spirituel : non
possumus, la papauté se conformait au dogme séculier, d’inspiration satanique, de la «
reconnaissance de l’État d’Israël » ; elle trahissait l’autorité spirituelle qu’elle prétendait détenir pour
le monde en faveur de ce que la politique occidentale avait engendré de pire. Le responsable de cet
abandon fut le pape Jean-Paul 2. L’institution pontificale, infaillible en matière de foi, et de mœurs,
montrait à quel point elle pouvait s’égarer dans le gouvernement de l’Église. Si Pie 10 fut à bon droit
proclamé saint, comment ne pas s’inquiéter devant le très suspect « sancto subito » clamé parmi la
foule lors de l’enterrement du prédécesseur de Benoît 16 ?

Pour imaginer que cette reconnaissance n’avait qu’une portée politique, et diplomatique, il fallait
que la papauté soit devenue bien aveugle. Les sionistes, quant à eux, ne s’y sont pas trompés car, en
vertu d’une tactique constante procédant par petits pas, et par acquis successifs au service d’une
stratégie à long terme, à peine cette deuxième étape accomplie ils s’empressèrent d’envisager la
troisième. Voici en quels termes M. Gérard Israël dans son ouvrage : La question chrétienne.

Une pensée juive du christianisme décrit ce passage à une étape nouvelle :

Cette reconnaissance politique ne masque-t-elle pas une reconnaissance d’une autre nature ?
N’y aurait-il pas une face cachée à l’initiative de Jean-Paul 2 ? Bref, n’y aurait-il pas dans la
décision du Vatican non seulement une reconnaissance spirituelle des juifs, et du judaïsme,
reprenant les principes affirmés dans Nostra Aetate en 1965, mais surtout celle d’une
nouvelle autorité juive sise à Jérusalem – de cette même autorité qui avait été à l’origine de
tant d’oppositions, de polémiques, et de ruptures entre juifs, et premiers chrétiens ? Toujours
est-il qu’une revendication permanente des communautés juives à l’adresse du Vatican a été
satisfaite : Israël, État comme les autres, mais chargé d’une histoire qui intéresse le
christianisme, est accepté comme légitime par l’Église catholique, apostolique…, et romaine.

Ce texte est révélateur de ce qui est attendu de l’Église catholique pour l’accomplissement de la
troisième étape, et suggère ce qui incombe désormais à la papauté : la reconnaissance « d’une
nouvelle autorité juive sise à Jérusalem ». Il ne s’agit plus simplement d’une « reconnaissance
spirituelle des juifs, et du judaïsme » en vertu des « principes affirmés par Nostra Aetate en 1965 »,
ce qui correspond à la première étape ; ni même d’une acceptation de la légitimité d’Israël « État
comme les autres, mais chargé d’une histoire qui intéresse le christianismes », ce qui correspond à la
deuxième ; il s’agit à présent de ne pas oublier qu’Israël n’est précisément pas un État comme les
autres puisqu’il n’est qu’un instrument aux mains du mouvement sioniste dont le but est cette fois
plus clairement défini : le rétablissement d’une « nouvelle autorité juive sise à Jérusalem ». Par
contre, ce qui n’est pas clairement exposé dans ce texte dont l’auteur, lui aussi, avance « masqué »,

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c’est l’étape finale : la destruction de la Mosquée d’Omar, l’« usurpatrice » sise sur l’emplacement du
Temple de Salomon, afin de pouvoir y édifier un Temple nouveau qui témoignera de la résurrection
d’Israël, et rétablira la gloire spirituelle, et la puissance temporelle du « peuple élu » : telle est la
contrefaçon à laquelle les juifs égarés demandent aujourd’hui à l’Église d’apporter sa contribution.
Sous une apparence innocente, la formulation de M. Gérard Israël n’est pas sans contenir une
menace feutrée, accompagnée d’une manifestation supplémentaire de cette dérision que les
sionistes savent si bien utiliser à l’encontre de ceux qui leur résistent ; elle figure dans la phrase
figurant après le tiret : « cette même autorité qui avait été à l’origine de tant d’oppositions, de
polémiques, et de ruptures entre juifs, et premiers chrétiens ». L’interprétation de ce passage ne
laisse aucune place au doute : l’« autorité » dont il s’agit est celle qui a refusé de reconnaître la
mission du Christ, et qui pensait avoir intérêt à sa mise à mort ; « les oppositions, les polémiques, et
les ruptures » sont celles qui découlaient de ce refus : on ne pouvait tout de même pas attendre des
chrétiens qu’ils se rallient au refus du Sanhédrin, et des autorités juives ! Suggérer que l’Église, en
signant l’Accord fondamental, a reconnu, par là même, l’autorité judaïque de ceux qui ont rejeté le
Christ, c’est inviter discrètement ses représentants, et en premier lieu la papauté, à franchir au plus
tôt ce pas, et à reconnaître cette « autorité nouvelle » dont les sionistes affirment, contrairement tà
l’évidence traditionnelle, qu’elle est l’héritière légitime de celle que détenait le judaïsme d’autrefois.
Ce que l’on requiert de l’Église catholique, c’est qu’elle oublie définitivement que la religion
chrétienne est issue, non pas du judaïsme, comme on le clame aujourd’hui à tort, et à tout propos,
mais d’une rupture avec la religion de Moïse. Le refus de la mission du Christ, comme nous l’avons
rappelé, n’a pas entraîné seulement la sanction, et la dispersion du peuple juif, elle a conduit aussi à
une réadaptation de la révélation chrétienne qui a donné naissance au christianisme en tant que
forme distincte du judaïsme. Demander à l’Église qu’elle reconnaisse l’autorité juive responsable de
cette situation, c’est lui demander d’admettre qu’en réalité elle n’a plus de raison d’être, c’est
l’inviter au suicide, et c’est bien là que réside la dérision : quelle subtile vengeance pour les
humiliations subies pendant près de deux millénaires !

Cette interprétation est confirmée par l’allusion contenue dans la phrase finale : « Israël, État comme
les autres, mais chargé d’une histoire qui intéresse le christianisme, est accepté comme légitime par
l’Église catholique, apostolique…, et romaine ». L’intention mise dans les deux dernières
qualifications, et la dérision qu’ils dénotent eux aussi, sont mises en lumière par le contexte : ce
passage figure dans une section intitulée : Rome ou Jérusalem, où l’infériorité de la première ville est
fortement soulignée. Bien entendu, M. Gérard Israël ne peut pas imaginer un seul instant que le
choix de Rome puisse résulter d’une intervention providentielle, et avoir été voulue par le Saint-
Esprit : selon lui, il s’agit uniquement de motivations pratiques, et de préoccupations terrestres : «
Très vite, l’Église primitive avait compris les immenses potentialités que lui offrait l’Empire romain
pour la diffusion de la Bonne Nouvelle ». Si Rome était préférée à Jérusalem, c’était par « la force des
choses », (sic), car, « après deux destructions successives, les Romains avaient interdit l’accès, (de
Jérusalem), non seulement aux juifs, et aux judéo-chrétiens, mais peut-être aussi aux chrétiens issus
de la Gentilité » ; et notre auteur renchérit : « Toute éblouie par les succès qui s’annonçaient, (re-sic),
l’Église naissante pouvait-elle pour autant oublier Jérusalem ?… Elle devenait irrémédiablement
romaine ». Ce langage a le mérite d’être clair. Tout comme les juifs ont refusé de reconnaître la
mission divine dont était investi Jésus, ils ne peuvent admettre la légitimité de la religion chrétienne,
et le caractère providentiel de l’adaptation intervenue ; et même à plus forte raison, car, comme
nous l’avons rappelé à maintes reprises, la mission du Christ maintenait les juifs dans leur statut de
peuple élu : le refus de cette mission entraîna comme conséquence logique, et nécessaire la perte de
ce statut, et des privilèges qu’il comportait. Les juifs furent les seuls auteurs, et les seuls responsables
de leur déchéance.

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Pour nous, la fameuse parole du Christ en croix : « Seigneur, pardonnez-leur car ils ne savent ce qu’ils
font » est avant tout la parole d’un juif, et même d’un juif de sang royal : elle fut prononcée par le fils
de David prenant pitié de l’aveuglement de son peuple. Si la mission du Christ avait été acceptée, le
peuple juif aurait conservé son excellence, et sa mission propre aurait bénéficié d’un rayonnement
nouveau. Grâce à celui qui avait été envoyé « aux brebis perdues de la Maison d’Israël », le judaïsme
serait devenu universel et, par son intermédiaire, la doctrine monothéiste aurait brillé parmi les
nations.

Il y a une corrélation nécessaire entre le refus de la mission du Christ, la déchéance du peuple juif, et
la naissance de la religion chrétienne. C’est par là que la Nouvelle Alliance l’a emporté sur l’Ancienne,
celle-ci ne subsistant plus pour les juifs que dans la mesure où ils lui demeuraient fidèles en dépit de
la sanction qui les avait frappé. Si cette fidélité fut exemplaire pendant près de deux millénaires, elle
ne justifie en rien le sens nouveau que les sionistes prétendent lui donner aujourd’hui. à partir du
moment où ceux-ci agissent comme si cette sanction avait pris fin, sans pouvoir apporter la moindre
preuve ni le moindre argument traditionnel pour justifier leur prétention, il est évident qu’à leurs
yeux la religion chrétienne n’a aucune raison d’être, et l’islâm pas davantage : le triomphe du
sionisme par l’édification d’un troisième Temple apporterait la preuve que le christianisme, et l’islâm
n’auraient été que des accidents de l’histoire. Ce « retournement » de la situation du peuple juif,
rétabli dans un statut d’excellence en vertu d’une sinistre parodie, est évoqué à la fois par le titre de
l’ouvrage de M. Israël : La question chrétienne, et par le sous-titre : Une pensée juive du
christianisme. Ce n’est plus le christianisme, religion dominante depuis des siècles, qui se demande
comment il doit considérer « la question juive », c’est à présent le sionisme, nouvelle religion, ou
plutôt pseudo-religion dominante, qui se demande comment il doit considérer la question chrétienne
en fonction des buts, et des intérêts qui sont les siens.

Il va de soi que les conditions dans lesquelles le christianisme est né, en particulier la corrélation
entre sa formation à Antioche, et la sanction prise à l’encontre du peuple juif, rend impossible toute
entente et, à plus forte raison, toute collaboration entre le judaïsme, et le christianisme. Le
rapprochement actuel est factice, et antitraditionnel ; il signifie qu’un judaïsme dévié, et parodique
s’efforce d’entraîner l’Église sur le même chemin ; il n’est conforme ni au statut actuel du peuple juif
ni à la vocation du catholicisme. La propagande sioniste ne vise plus seulement la diplomatie vaticane
; elle cherche à atteindre le coeur de la foi chrétienne, et à empêcher tout retour en arrière ;
apparemment avec succès s’il faut en croire ce texte publié en 1992 par un religieux catholique
présenté comme « théologien, et philosophe » :

Toucher à la Loi, (d’Israël : la Torah), en lui substituant la foi, (allusion à la doctrine de saint
Paul), c’est plus qu’une mutation de régime, une véritable destruction en son essentiel de
l’essence d’Israël… De même l’effacement systématique de Moïse, le législateur, au profit
d’un Abraham mythique dont on célèbre la foi sans la Loi, est à son tour un expédient ou un
détour qui cache la volonté tacite mais non moins énergique d’une mise à mort… Si horrible
que paraisse la formule, nous dirons, allant jusqu’au bout de cette logique, qu’Auschwitz est,
dans l’histoire humaine, la corrélation normale, et l’apothéose de la foi chrétienne.
Concrètement, Auschwitz est la patente vérité du paulinisme, et par lui la vivification, dans
son essentiel, de l’essence du christianisme… Auschwitz est caché dans la foi chrétienne ; la foi
chrétienne devient patente dans Auschwitz.

Cette présentation délirante de l’enseignement de saint Paul, auquel elle est directement contraire,
est citée avec complaisance par M. Israël : non seulement il la qualifie d’« extrêmement audacieuse
», mais il l’approuve en déclarant qu’elle a été écrite « avec courage ». Ce faisant, il illustre
parfaitement ce que nous affirmons : à partir du moment où l’on considère qu’Auschwitz est «

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l’apothéose de la foi chrétienne », il va de soi que ce n’est plus simplement un devoir de mémoire, ni
même la repentance que l’on attend des dirigeants de l’Église, mais bien qu’ils fassent en sorte que la
religion chrétienne cesse d’être ce qu’elle est, et que le Saint-Esprit a voulu qu’elle soit, pour devenir
à son tour une pseudo-religion, conformément au plan de subversion diabolique conçu par ceux qui
manipulent le sionisme. Plus efficacement que tout autre, le cardinal Joseph Ratzinger s’est efforcé
de répondre à cette invitation ; est-ce pour cette raison qu’il est devenu Benoît 16 ?

L’absence de langue sacrée a pour conséquence que dans le christianisme l’Écriture sainte, c’est-à-
dire le Nouveau Testament, ne peut être considérée comme l’unique source de la doctrine
chrétienne. Sa régularité, et son orthodoxie sont assurées par une seconde source, que l’on appelle
d’un nom particulièrement significatif pour ceux qui se réfèrent à l’enseignement de René Guénon,
celui de « Tradition ». C’est la Tradition de l’Église qui empêche une interprétation arbitraire, et
individualiste des écrits du Nouveau Testament ; et c’est la reconnaissance de la Tradition comme
source d’autorité spirituelle dans la doctrine chrétienne qui garantit la régularité de l’enseignement
de l’Église. La nécessité de cette reconnaissance est admise par l’Église catholique, et par les Églises
orthodoxes, tandis que son rejet est caractéristique du protestantisme sous ses diverses formes. La
Tradition est un dépôt sacré qui, à l’origine, était sans aucun doute possible d’ordre initiatique. Il a pu
être conservé, dans des mesures variables selon les époques, et selon les sujets, par les
représentants de la religion chrétienne, même s’ils n’en avaient plus qu’une compréhension limitée,
et imparfaite. L’attitude de Pie 10 à l’égard du projet sioniste présenté au début du 20-ème siècle par
Théodore Herzl était parfaitement orthodoxe du point de vue de la Tradition de l’Église ; elle
consistait à dire que l’Église ne pourrait reconnaître le peuple juif, et à plus forte raison le
mouvement sioniste, tant que les juifs continueraient de nier la divinité du Christ, c’est-à-dire, dans
le langage de l’islâm, la mission divine de Jésus. Il va de soi qu’une telle position, définie par un pape
que l’Église a porté sur les autels, n’était nullement contraire à l’Écriture sainte, même lorsque celle-
ci énonce, selon l’enseignement de saint Paul, que « les juifs restent à cause de leurs pères très chers
à Dieu dont les dons, et l’appel sont sans repentance » ; nous avons indiqué plus haut comment il
convenait d’interpréter cette parole. Cela étant, on est amené à faire cet inquiétant constat :
l’enseignement actuel de l’Église sur le peuple juif ne repose sur aucune base traditionnelle, même
s’il est fait occasionnellement référence à l’Écriture sainte, car de telles références ne peuvent suffire
pour garantir l’orthodoxie de la doctrine chrétienne. Cette carence était déjà flagrante au moment
du concile Vatican i ; elle a frappé tous les observateurs, et les commentateurs de la déclaration
Nostra Aetate. Voici, par exemple, comment le P. Jean Dujardin « acteur, témoin, et historien » du
dialogue judéo-chrétien, ancien Secrétaire du Comité épiscopal français pour les relations avec le
judaïsme, rend compte de ce qu’il appelle « une situation inédite » : Avec le recul, et au-delà des
péripéties du débat conciliaire, nous discernons mieux où se situent les difficultés les plus
profondes., et d’abord comment ignorer l’enseignement des Pères de l’Église, de l’Église d’Orient en
particulier, les nombreuses mesures disciplinaires contre les juifs promulguées par les conciles
antérieurs… Si on lit attentivement le texte, on constate que la déclaration ne fait référence à aucun
concile, aucun Père de l’Église, aucun pape. C’est une situation inédite si on la compare aux textes
habituels du Magistère, y compris sà ceux du concile Vatican i. La déclaration s’appuie
essentiellement sur le Nouveau Testament, et en particulier sur l’épître aux Romains.

Le Père Dujardin ne peut se résoudre à tirer la conclusion qui s’impose, à savoir que le quatrième
paragraphe de la déclaration conciliaire est contraire à la Tradition de l’Église, et ne peut par
conséquent bénéficier de l’autorité attachée au Magistère.

La situation est effectivement inédite, car l’Église catholique, par son abandon de la doctrine
traditionnelle, rejoint les églises chrétiennes irrégulières qui constituent le protestantisme.

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Jean Paul 2 en reconnaissant l’État sioniste, Benoît 16 dans la mesure où il se réclame de la contre-
doctrine élaborée par le cardinal Ratzinger que nous examinerons plus loin, sont devenus, sous ce
rapport, des « papes protestants ». À ce point de vue aussi, on peut comprendre la présence de trois
présidents des États-Unis aux funérailles du défunt pape. Non seulement Nostra Aetate ignore la
Tradition de l’Église, mais elle lui est même directement contraire, comme l’indique cet autre
passage de l’étude du Père Dujardin :

La déclaration, par l’absence de toute référence à des documents officiels de l’histoire de


l’Église, révèle un fait troublant.

On ne peut pas s’appuyer pour la justifier sur des textes officiels antérieurs, les pères conciliaires se
trouvent devant une carence, mais en même temps, ils sont en quelque sorte confrontés à un « trop-
plein » non moins encombrant… Le « trop-plein » ce sont évidemment les canons disciplinaires de
plusieurs conciles œcuméniques, ceux de Latran IV, et de BAle en particulier, les innombrables
décisions, et jugements négatifs des conciles régionaux, et provinciaux, l’enseignement de trop
nombreux Pères de l’Église dont l’influence avait été profonde, on ne peut pas le contester, jusqu’à
Vatican 1.

Trop nombreux ? Pour qui Jean Dujardin se prend-il ? Ses jugements seraient-ils, à ses propres yeux,
d’un poids équivalent ou supérieur à celui des Pères de l’Église ? On reconnaît là l’incroyable
outrecuidance des ecclésiastiques contemporains qui n’épargne plus aujourd’hui les plus hauts
dirigeants de l’Église, y compris les papes.

S’agissant de la seconde étape dans l’histoire des relations de la papauté avec le mouvement
sioniste, c’est-à-dire la reconnaissance officielle de l’État juif, il va de soi qu’elle est dépourvue de
toute autorité, et de toute légitimité : elle est antitraditionnelle par nature, et contraire à la fois à
l’Écriture sainte, et à la Tradition de l’Église. Celle-ci s’imagine qu’elle met fin à une omission
regrettable en définissant, pour la première fois depuis deux millénaires, sa relation avec le peuple
juif, et avec le judaïsme sans s’apercevoir que ce dernier a changé de nature, et que c’est
précisément ce changement qui le conduit à faire pression sur elle afin qu’elle change à son tour, et
le suive sur la pente fatale où il s’est engagé. On ne le répètera jamais assez : le sionisme n’est pas le
judaïsme, il est sa caricature, une déviation qui conduira tôt ou tard le peuple juif à sa perte, une
malédiction qui, cette fois, sera irrémédiable. Son ambition actuelle est de contraindre l’Église
catholique à changer à son tour afin que la religion chrétienne soit remplacée par une caricature de
l’enseignement du Christ qui l’assimile, en fait, à la « religion de la non-violence ». Quand on voit
avec quel empressement la papauté s’élance vers le piège qui lui est tendu, on ne peut qu’éprouver
étonnement, et inquiétude. En méconnaissant l’enseignement traditionnel qui lui appartient en
propre, celui des Pères de l’Église, et des Conciles qu’elle est censée défendre contre les méfaits, et
les attaques du protestantisme, l’Église s’est écartée de la Doctrine unique, et de la Norme
universelle gardées par les représentants de la Tradition immuable qui fonde, et garantit depuis
l’origine des temps les alliances que Dieu a conclues avec les hommes ; elle a cessé de respecter
l’Alliance nouvelle dont elle tire son origine, elle ne peut plus prétendre être le « Nouvel Israël ».
Dépourvue d’une loi sacrée propre, refusant l‘appui, et le secours qu’aurait pu lui apporter
l’ésotérisme chrétien, (où même, de manière plus discrète, le tasawwuf), l’Église est incapable de
comprendre la faute qu’elle a commise au regard du Droit sacré en reconnaissant l’État juif. L’«
absolu respect de l’autre » dont se réclame le P. Dujardin dans la dédicace de son ouvrage s’exerce
toujours sà sens unique, et exclut systématiquement le dépôt doctrinal détenu par les musulmans ;
s’il le faut, on se bouchera les oreilles pour ne pas entendre les vérités qu’ils proclament !

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Venons-en à l’examen de la troisième étape. Le cardinal Joseph Ratzinger était assurément un
théologien hors pair. En novembre 1981 Jean-Paul 2 l’appelle à Rome pour accepter la charge de
Préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi. À ce titre, il présente en 1992, dans la salle de
presse du Vatican, le Catéchisme de l’Église catholique. Il a joué lui-même un rôle déterminant dans
l’élaboration de ce texte puisque c’est lui qui présidait la Commission préparatoire. Deux ans plus
tard, à l’occasion d’une Conférence internationale qui se tient à Jérusalem, le cardinal fait un exposé
ayant pour titre : « Israël, l’Église, et le monde : leurs relations, et leur mission selon le Catéchisme de
l’Église catholique » où il explique sa vision de ce que doivent être à l’avenir les relations entre le
judaïsme, et la religion chrétienne. Quand on regarde de près son exposé, on s’aperçoit qu’il ne s’agit
plus d’affirmer l’existence d’un « judéo-christianisme », mais bien d’une forme nouvelle, et inédite
de ce qui apparaît de plus en plus comme un judaïsme chrétien.

Nous avons vu que l’argumentation du cardinal a ceci de remarquable qu’elle rejoint, grâce à une
érudition prodigieuse, (textes néotestamentaires à l’appui), la doctrine islamique de ce que fut la
mission terrestre du Christ. En montrant que le Fils de Marie ne s’opposait ni à la loi juive ni au statut
du peuple élu par Dieu, et qu’il s’agissait uniquement de les adapter de manière à les rendre plus
conformes à la vocation universelle du monothéisme, Mgr Ratzinger apportait une confirmation
éclatante de ce qu’a toujours affirmé la doctrine islamique. Il convient néanmoins de déplorer une
équivoque, d’autant plus fâcheuse qu’elle paraît délibérée, dans la présentation que l’orateur
donnait de sa thèse : utiliser le terme « Israël » pour désigner le judaïsme, mentionner la « lumière
messianique de l’étoile de David » qui conduit les Mages à Jérusalem, c’était faire preuve d’une
complaisance excessive à l’égard de ses auditeurs sionistes. Toutefois, ce n’est là qu’une peccadille
au regard de la conclusion inattendue, et proprement stupéfiante que le prélat tire de son analyse :

La présentation de la doctrine du Catéchisme n’entend être qu’une interprétation de l’Écriture


[…] je ne puis donc tirer de conclusions détaillées quant à la mission des juifs, et des chrétiens
dans le monde moderne sécularisé […] Dans leur mutuelle réconciliation, ils doivent devenir
une force pour la paix, dans, et pour le monde.

Nous ignorons dans quel sens le pape Benoît 16 entend préciser les « conclusions détaillées »
annoncées par le cardinal Ratzinger, mais un texte publié dans Le Monde du 20 octobre 2005 par le
cardinal Lustiger sous le titre : L’œuvre assignée aux juifs, et aux chrétiens, et dont nous avons
reproduit plus haut le préambule, apporte quelques éléments sur l’esprit qui préside à l’étape finale
du processus que nous avons décrit : celle où l’on préconise une collaboration entre juifs, et
chrétiens au sein de l’humanité actuelle en vue de sauvegarder « l’équilibre, et la paix du monde ».
Le cardinal mentionne deux faits qu’il qualifie d’« essentiels » : « Premièrement : juifs, et chrétiens
exercent ensemble une responsabilité à l’égard de la civilisation, et de l’ensemble des hommes ;
deuxièmement : juifs, et chrétiens portent ensemble la charge de la révélation biblique ».

On observe, d’une part que l’ancien archevêque parle de « la » civilisation, et qu’il s’agit dans son
esprit, de toute évidence, de la civilisation occidentale moderne en dépit de son caractère profane,
et antitraditionnel ; d’autre part que la doctrine monothéiste commune aux juifs, aux chrétiens, et
aux musulmans, est ici réduite à la « révélation biblique ». De manière insidieuse, mais néanmoins
fort claire, l’islâm est exclu des notions de civilisation, et de révélation : faudrait-il comprendre que
c’est lui qui menace « l’équilibre, et la paix du monde » dont il est question dans la suite du texte ?
Au moyen de telles présentations tendancieuses, les représentants actuels de l’Église s’efforcent de
fonder ce qu’il faut bien appeler une contre-doctrine. L’œuvre assignée, (non pas par Dieu, mais par
Mgr Lustiger), aux juifs, et aux chrétiens, est envisagée effrontément comme une œuvre commune :
« Nous devons réfléchir à notre responsabilité commune. Que peut, et doit apprendre au monde la
rencontre des juifs, et des chrétiens, ou plutôt leur réconciliation, ou mieux encore leurs retrouvailles

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, au moment où une civilisation planétaire se dessine au milieu des conflits, et des oppositions, des
convergences, et des échanges, mais aussi des replis » ; et encore : « Le lien commun aux juifs, et aux
chrétiens fonde leurs retrouvailles en ce siècle, garantissant l’œuvre qu’ils doivent accomplir sous
peine de manquer à l’humanité. L’équilibre, et la paix du monde y sont en cause ». Pour occulter
l’inanité de son propos, le prélat adopte un ton lyrique : « Il n’est pas sans signification que les
“retrouvailles” entre les juifs, et l’Église catholique interviennent en cette période critique, et
magnifique de grands bouleversements, aux conséquences imprévisibles ».

Il faut être bien aveugle pour qualifier les bouleversements actuels de « magnifiques » car leurs
conséquences sinistres sont, hélas, tout à fait prévisibles, mêmes si elles échappent au discernement
ecclésiastique de Mgr Lustiger.

Celui-ci apporte ensuite quelques indications au sujet de l’œuvre commune préconisée. Il s’agit avant
tout de « révéler à une humanité fractionnée l’appel à l’unité, plus forte, et plus grande que son
immense diversité ». Selon lui, c’est là une « tâche primordiale » qui s’impose aux juifs, et aux
chrétiens « sous peine de manquer à l’humanité ». On remarque qu’il n’est même plus question de
proclamer la doctrine de l’unité divine, ce qui impliquerait que l’on fasse appel à la collaboration de
l’islâm, mais de réaliser l’unité des hommes : « La responsabilité confiée par la parole de Dieu aux
juifs, et aux chrétiens, chacun selon son appel, et sa tradition propre, est d’amener l’humanité à la
conscience de son unité, et de son unique vocation » de manière à « aider l’humanité à déchiffrer sa
destinée », (sic). La situation de l’humanité est décrite ainsi en termes clairs : son salut ne peut être
assurée que par une entente entre les chrétiens, et les juifs ; toutes les autres révélations sont
exclues de cette tâche que, toujours selon le cardinal, « la parole de Dieu leur aurait confiée ». Voilà
en quels termes est esquissée cette contre-doctrine que les représentants actuels de l’Église
voudraient imposer au monde, et aux autres croyants.

Il est à craindre qu’elle révèle la pensée véritable de l’actuel Souverain Pontife, car elle s’appuie sur
une vision exposée dans le Catéchisme, et inspirée par les positions théologiques de Mgr Ratzinger.
Telle est aussi l’étape finale du plan conçu par les sionistes, non seulement pour neutraliser
l’influence de l’Église catholique, mais pour la mettre au service de leur politique, et de leurs intérêts.

IX. Naissance d’une contre-doctrine.

L’expression « contre-doctrine » indique qu’il s’agit d’une élaboration idéologique purement


humaine, ne reposant sur aucun fondement traditionnel, et dirigée contre l’islâm. C’est la naissance
de ce faux enseignement, issu de l’erreur moderne, et diffusé par une institution millénaire qui
continue à se présenter comme l’autorité suprême de l’Occident, et de l’univers, (urbi, et orbi), qui
nous a conduit à écrire la présente étude, et à lui donner son titre. Il nous faut examiner tout d’abord
la théorie historique sur laquelle elle cherche à s’appuyer, œuvre d’un théologien dont l’érudition est
indiscutable, le cardinal Ratzinger. Il convient donc de rappeler que la science théologique ne fait
appel qu’à deux moyens de connaissance, la raison, et la foi. La raison est une faculté propre à
l’homme individuel, et la foi peut être source d’erreur quand elle n’est pas éclairée.

Or, elle ne peut l’être, ni par la raison, ni même par le dogme car celui-ci ne représente qu’une
conviction, une « profession de foi » particulière qui, par définition, ne peut exprimer la doctrine
universelle des Alliances que Dieu a conclues avec les hommes, depuis l’origine des temps ; sans le
secours de cette doctrine divine, il est impossible de rendre compte, en justice, et en équité, des

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relations qui unissent, et séparent les différentes religions, et formes traditionnelles qui subsistent
dans le monde.

Cette contre-doctrine n’est nullement inspirée par Dieu, et n’est rien d’autre qu’une construction
théologique, ce dont témoigne notamment cet extrait de la conférence prononcée par le cardinal le 5
juin 2004 à l’Abbatiale Saint-Étienne de Caen, (Abbaye aux Hommes), et qui s’intitule : À la recherche
de la paix : Le rapport entre la raison, et la religion est d’une importance décisive… la recherche du
juste rapport entre elle constitue une partie essentielle de nos efforts en matière de paix […]

Sans la vraie paix entre la raison, et la foi, il ne saurait y avoir non plus de paix au plan mondial, parce
que, sans la paix entre la raison, et la religion, les sources de la morale, et du droit tarissent.

Ce texte est typique d’une conception raisonnable, et ecclésiastique, (pour ne pas dire politique), de
la religion qui ne rend pas compte de son essence véritable, qui est spirituelle, et divine ; en outre, il
révèle une ignorance totale du Droit sacré qui fonde les Alliances divines, et qui ne relève, lui aussi, ni
de la raison ni de la morale. Pour ce qui concerne l’érudition dont fait preuve l’éminent prélat,
rappelons ce que René Guénon écrivait sur ce sujet : « On peut être fort érudit, et manquer de
jugement, et nous croyons même que ce cas n’est pas extrêmement rare » ; cette remarque est
parfaitement justifiée en l’occurrence. La construction théologique de Mgr Ratzinger est assurément
admirable ; elle contient aussi une certaine vérité, car elle est conforme à l’enseignement du
tasawwuf sur la mission initiale du Christ ; néanmoins, les conclusions auxquelles il aboutit sont
fausses parce qu’il omet de prendre en compte un élément essentiel, qui relève à la fois de
l’évidence historique, et du plus élémentaire bon sens, à savoir que la mission du Christ telle qu’il la
décrit a été rejetée par les juifs, et que jamais ceux-ci ne sont revenus sur ce rejet. L’évidence
historique, et le bon sens privent donc la savante analyse du cardinal de toute signification actuelle :
ils demeurent du côté de saint Pie 10, car le non possumus de ce pontife exemplaire était justifié par
la permanence de l’incompréhension des juifs sur ce point essentiel. Depuis un siècle, ce n’est pas le
judaïsme qui a changé, c’est uniquement l’Église catholique qui n’a pas su résister, comme elle
l’aurait dû, aux pressions sionistes. L’illusion est toujours la même : il n’y a jamais eu, ni retrouvailles,
ni concessions réciproques, ni recherche d’une compréhension mutuelle. Le judaïsme est aujourd’hui
ce qu’il a toujours été. Sous sa modalité sioniste, il est même pire, puisqu’il s’accompagne désormais
d’une prétention illégitime, contraire à la volonté divine, d’exercer une puissance extérieure, au
mépris des droits des peuples au milieu desquels l’État juif s’est implanté. Cette déviation patente
aurait dû être énergiquement condamnée par le Saint-Siège, au lieu d’être encouragée par lui : non
seulement il la tolère, mais il s’adapte dans la direction voulue par la pseudo-religion qui étend
aujourd’hui sa domination à partir de Jérusalem. Le pape Jean-Paul 2, et son inspirateur, qui lui a
succédé depuis, ont engagé l’Église dans une voie sans issue car elle est contraire aux dispositions
providentielles, en particulier à la révélation finale que le Dieu de miséricorde a faite aux hommes.

L’attitude que nous dénonçons s’appuie sur un contresens historique. Il ne s’agit pas d’une simple
erreur théorique, et spéculative, mais d’une tentative de s’opposer à la vocation universelle de
l’islâm telle qu’elle a été voulue, et établie par la Providence, en lui substituant une contre-doctrine
dont l’origine, et la formulation sont purement humaines. L’ignorance délibérée de la tradition
islamique s’accompagne désormais d’une tentative de la neutraliser, et de la combattre au profit
d’une entente factice fondée sur la révélation biblique, présentée comme étant le patrimoine
commun des juifs, et des chrétiens : il s’agit d’une entreprise subversive qui tend à bouleverser de
fond en comble le statut traditionnel des trois religions issues d’Abraham. Selon cette fausse
doctrine, l’islâm a cessé d’être une forme légitime, (pour dire le moins !), du monothéisme.

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C’est qu’on a pris conscience, à l’heure de la « civilisation planétaire », des privilèges incontournables
de la religion islamique, seule révélation comportant une loi sacrée qui s’adresse à l’ensemble des
hommes, et qui abroge en principe toutes les révélations antérieures. Le texte coranique est explicite
:

« Nous ne t’avons pas missionné autrement qu’à l’ensemble des hommes… cependant, la
plupart des hommes n’en ont pas la science », (Coran, 34, 28).

L’islâm dispose de tous les moyens, visibles, et invisibles, doctrinaux, et rituels, pour accomplir sa
mission parmi les hommes, et réaliser sa vocation universelle. La reconnaissance, au moins implicite,
de ce statut privilégié eût tété, pour l’Église catholique, une source de bénédiction, et une
prolongation de son rayonnement au sein du monde moderne.

Naguère, sous le pontificat de Paul 6, le catholicisme s’efforçait encore de maintenir une position
équilibrée, et médiatrice au sein des trois religions qui se réclament du monothéisme, alors qu’elle
place aujourd’hui tous ses espoirs dans une entente avec le sionisme, et tourne le dos à
l’enseignement de l’islâm. Elle a fait le mauvais choix, et devra en payer le prix, car on ne s’oppose
pas impunément à la mission du Prophète.

Il convient de préciser clairement ce qui est en cause. La mission de réaliser l’unité spirituelle du
genre humain incombe à la tradition islamique envisagée dans son intégralité. C’est elle qui a été
chargée par le Très-Haut de proclamer le dernier Ordre divin destiné à ce monde. L’unité « entre les
hommes, et même entre les peuples » que l’Église, dans le préambule de Nostra Aetate, affirme
avoir pour tâche de « promouvoir » ne peut être fondée, ni sur la raison humaine, ni sur l’adhésion à
un credo particulier ; elle ne peut être qu’une unité traditionnelle englobant en une synthèse finale
l’ensemble des vérités métaphysiques, et spirituelles que Dieu a révélées aux hommes depuis
l’origine des temps. Cette unité est celle de l’Esprit universel. La forme islamique a été
providentiellement disposée en vue de lui fournir un support adéquat. Il s’agit d’une ultime Alliance,
d’une dernière condition traditionnelle octroyée aux hommes par la Miséricorde divine. L’unité du
genre humain ne peut être qu’une unité réalisée en Dieu ; et elle ne peut être opérée que par l’Esprit
Saint « seigneur, et vivificateur, qui a parlé par les prophètes » : non seulement à l’intérieur du
judaïsme, mais bien au sein de l’ensemble des générations humaines qui se sont succédées depuis
Adam.

Comment l’Église pourrait-elle être qualifié pour réaliser cette unité alors que la doctrine de l’Esprit
universel est totalement absente de son enseignement ? Elle fait profession d’ignorer la doctrine
islamique, mais n’en propose aucun équivalent.

Dans son désarroi, elle se tourne vers ses racines judaïques en refusant d’admettre cette évidence :
le Christ, et sa mère ont été, demeurent, et demeureront toujours rejetés par les juifs. Ce rejet les
disqualifie ; et il disqualifie aussi le christianisme qui, dès l’origine, n’a été qu’une réadaptation
traditionnelle destinée à l’Occident. Face à l’islâm, le judaïsme, et le christianisme actuel sont
dépourvus de tout appui divin, (au sens du terme arabe : sultân), et de légitimité traditionnelle ; et
voilà que, par une aberration sans précédent, l’Église tente d’élaborer une doctrine confiant l’œuvre
d’assurer l’« unité du genre humain » à deux religions qui demeurent fondamentalement
irréconciliables, en oubliant que la réalisation de cette unité relève d’une fonction confiée par Dieu à
l’ « Esprit universel de l’islâm » dans un texte révélé en des termes clairs, et précis.

Les chrétiens ne se contentent plus d’ignorer cette révélation : ils s’efforcent délibérément de
substituer à la volonté divine une alliance factice qui relève de la politique au sens le plus vulgaire du
terme ; ils ambitionnent de remplacer l’islâm par une union contre nature, mille fois pire que celle

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qu’ils dénoncent à juste titre sur le plan moral. Le comble est que certains s’efforcent de
compromettre « la parole de Dieu » dans cette contrefaçon.

Rappelons à Mgr Lustiger, s’il l’ignore, que la Parole de Dieu, c’est le Coran ; et que c’est aussi le texte
hébreu de l’Ancien Testament. Le Nouveau ne contient aucune parole directe prononcée par Dieu ou
par Son Fils, mais uniquement la traduction de ces paroles en grec, avec tous les aléas, et les défauts
qu’une telle transposition comporte ; et puisqu’il s’égare, prenant une fois de plus ses désirs pour
des réalités, jusqu’à affirmer que « la responsabilité confiée par la parole de Dieu aux juifs, et aux
chrétiens, chacun selon son appel, et sa tradition propre, est d’amener l’humanité à la conscience de
son unité, et de son unique vocation », nous mettons au défi l’ancien archevêque de trouver dans la
tradition juive ou dans la tradition chrétienne ne serait-ce qu’une seule parole appelant à une
collaboration entre juifs, et chrétiens, un quelconque appel qui leur serait adressé de s’atteler à une
œuvre commune. Ces deux traditions demeurent incompatibles sur le plan formel, et elles sont,
l’une, et l’autre, incompatibles avec la forme islamique. L’unité formelle ne peut être réalisée que par
l’islâm dont la forme, et la loi ont été providentiellement disposées à cette fin. Aussi bien que les
musulmans, les juifs savent pertinemment qu’il n’y a pas, et qu’il ne peut y avoir « œuvre commune
». S’ils se taisent, et flattent les papes, et les prélats, c’est parce qu’ils ne peuvent qu’encourager une
contre doctrine aussi conforme à leurs intérêts. À la profanation sioniste fait écho désormais une
contrefaçon chrétienne qui ne sévit plus seulement dans les pays protestants, mais qui a son siège à
Rome. La barque de saint Pierre serait-elle sur le point de devenir la nef des fous ?

Ce qui est sûr est que l’alliance contre nature que nous dénonçons est fondée sur une ignorance
commune de l’ensemble des religions, et des formes traditionnelles ; car, en définitive, le judaïsme,
et le christianisme ont principalement en commun une méconnaissance de la vérité, et de la
régularité des autres religions. Les catholiques qui n’ont à la bouche que les mots de charité, et
d’amour, et qui proclament qu’il faut « dialoguer en vue d’atteindre une compréhension mutuelle »
mettent ces préceptes bien mal en pratique, car lorsqu’un occidental comme René Guénon donne les
clés d’une compréhension universelle véritable, ils l’ignorent dans le meilleur des cas, et cherchent
systématiquement à le discréditer dans le pire. Le vrai credo commun des juifs, et des chrétiens
actuels est le dogme de la supériorité occidentale : ils professent désormais une forme de
monothéisme dont l’islâm est exclu, et oublient que la doctrine monothéiste, quelles que puissent
être les apparences, est le cœur de toutes les révélations divines. Il y a là une position qui
s’apparente à celle du colonialisme, et qui n’est pas toujours sà l’abri de toute accusation de racisme,
qu’il soit plus ou moins conscient. Dans ces conditions, on ne s’étonnera pas de voir le cardinal
Ratzinger comparer la conversion au christianisme à une transplantation cardiaque :

Si vous retirez d’une culture cette religion qui l’engendre, alors vous lui volez son cœur. Si vous lui
implantez un nouveau cœur, le cœur chrétien, il semble inévitable que l’organisme qui n’est pas
ordonné à cela rejette le corps étranger. Une issue positive de l’opération est difficile à envisager,
(sic).

Un bref moment, on peut nourrir l’espoir que l’illustre prélat s’approche de la doctrine véritable :

L’opération ne peut avoir de sens que si la foi chrétienne, et l’autre religion, avec la culture
dont elle vit, ne sont pas totalement différentes l’une de l’autre… l’inculturation présuppose
l’universalité potentielle de chaque culture.

Hélas, le futur pape se montre incapable de s’élever jusqu’à la conception métaphysique de


l’universalité, telle qu’elle est enseignée par l’islâm. Une fois de plus, il n’est question, dans la suite
du texte, que « d’une même nature humaine qui est à l’œuvre » ; d’une « disposition humaine
universelle à l’égard de la vérité ». Même si le cardinal concède que « les cultures font appel à une

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communication du divin », même s’il parle de « sagesse des anciens », et de « traditions
fondamentales qui ont le caractère de la révélation », il retombe bien vite dans les vieilles ornières :

Assurément on peut distinguer entre les cultures cosmiques statiques, et les cultures historiques. On
dit que les cultures antiques décrivent toujours de la même manière le mystère du cosmos, alors que
le monde culturel judéo-chrétien, en particulier, comprend le chemin avec Dieu comme une histoire.
De ce fait, l’histoire est ici fondamentale.

On remarque, une fois encore, que l’islâm est passé sous silence, car il ne peut être assimilé, de toute
évidence, ni à « une culture antique décrivant le mystère du cosmos », ni au « monde culturel judéo-
chrétien ». Quelle dégradation intellectuelle, même chez les plus hauts représentants de l’Église !
Quel contraste aussi avec la vision islamique qui confirme l’authenticité, et la vérité métaphysique
des traditions, et des révélations antérieures ; au point d’enseigner que le croyant qui rejoint l’islâm
ne change pas de religion, car la Religion essentielle est une depuis l’origine des temps : s’il adopte la
forme islamique, c’est pour des raisons de convenance cyclique, en conformité avec les dispositions
finales de la Providence divine. Telle est la charité intellectuelle véritable dont les Catholiques actuels
se montrent singulièrement dépourvus ; tel est le respect de l’ « autre », qui n’est d’ailleurs pas un «
autre », mais plutôt un frère ou un prochain au sein de l’unité divine : Innamâ-l-mu’minûn
ikhwaatun… : « les croyants, (à quelque forme traditionnelle qu’ils appartiennent), sont des frères… »
; fa-aslihû bayna akhawayykum wa-ttaqû Al-llâha la‘lla-kum turhamûn : « … établissez la paix entre
vos frères, et préservez, (les droits d’)Al-llâh, peut-être vous sera-t-il fait miséricorde », (Coran, 49,
10)., et encore : Qul : yâ ahl al-kitâb, ta‘Alou ilâ kalimatin saw’in bayna-nâ wa bayna-kum : allâ
na‘budu illâ Al-llâh wa là nushriku bi-Hi shay’an : « Dis : ô Gens du Livre ! Élevez-vous jusqu’à une
Parole également valable pour nous, et pour vous : que nous n’adorions que Dieu, que nous ne Lui
associons rien, que nous ne prenions pas certains d’entre nous comme “seigneurs” en dehors de
Dieu », (Coran, 3, 64). Telle est la formulation miséricordieuse de la charité universelle, ignorée par la
manière dont les juifs, et les chrétiens comprennent la révélation dite judéo-chrétienne : selon la
religion du Peuple élu, les croyants des autres religions sont des goyim, c’est-à-dire des sortes de
barbares dépourvus de droits ; selon les chrétiens, il s’agirait toujours des « païens », à la seule
exception des juifs. Dans un cas comme dans l’autre, c’est toujours l’ « enseignement du mépris »,
même si, pour certains, celui-ci a changé de camp !

X. La question du terrorisme.

L’élaboration d’une contre-doctrine dont l’islâm est exclu, et qui est implicitement dirigée contre lui,
peut s’expliquer par une raison simple : la religion islamique est aujourd’hui assimilée au terrorisme ;
du moins est-ce là la perception de l’opinion publique occidentale. Le pape actuel a la réputation de
ne pas s’en soucier lorsqu’il s’agit de morale, mais il ne manque pas de s’en faire l’écho chaque fois
que la « mouvance islamiste » se livre à des attentats. On ne peut donc se dérober, et omettre
d’examiner cet aspect en dépit de son caractère politique, étant bien entendu que ce n’est
aucunement à ce point de vue que nous entendons nous placer. Cette nécessité s’impose d’autant
plus que le cardinal Ratzinger a longuement exposé ses vues sur cette question moins d’un an avant
son élection, à l’occasion du soixantième anniversaire du Débarquement des troupes alliées en
Normandie où le Préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi représentait le pape Jean Paul
2. Nous en avons déjà cité un extrait dans le chapitre précédent à propos du rapport entre la religion,
et la raison. Le prélat s’exprime tout d’abord en des termes généraux :

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Ce phénomène qui aujourd’hui constitue notre plus grand tourment […] est devenu une sorte de
nouvelle guerre mondiale, une guerre sans front fixe, qui peut frapper partout, et qui ne fait plus la
distinction entre combattants, et population civile.

Néanmoins, c’est bien l’islâm qu’il vise lorsqu’il précise :

Le péril qui nous menace est devenu terriblement grand : tant que ce potentiel de destruction,
(des armes de destruction massive), se trouvait uniquement entre les mains des grandes
puissances, on pouvait toujours espérer que la raison… exclurait l’utilisation de ce type
d’armes… mais quand il s’agit des forces terroristes, et des organisations criminelles, on ne
peut plus miser sur un tel comportement raisonnable, car un des éléments fondamentaux du
terrorisme repose sur la disponibilité à se détruire soi-même, une autodestruction que l’on
transfigure en martyre, et que l’on convertit en promesse.

Les non-dits, et les ambiguïtés de ce passage méritent d’être relevés. S’agissant des grandes
puissances, on peut espérer qu’elles demeurent raisonnables, sans doute parce qu’elles exercent des
responsabilités mondiales ; mais qu’en est-il des petites puissances, ou des puissances régionales ?
Faut-il comprendre que l’État d’Israël a le droit de posséder des armes nucléaires parce que, à la
différence des États dirigés par des musulmans, il s’agit d’une puissance régionale « raisonnable » ; et
que, pour corollaire, toute initiative, même non-violente, visant à la suppression de cet État doit être
qualifiée de « déraisonnable » ? Une deuxième remarque concerne la question du martyre. Tout
martyre comportant forcément une autodestruction en ce monde, le futur pape semble vouloir
établir une distinction, qu’il aurait sans doute quelque mal à exprimer de façon plus claire, entre les
autodestructions que l’on pourrait légitimement « transfigurer en martyre », (c’est-à-dire celle des
martyrs de l’Église catholique), et celles que l’on ne pourrait pas transfigurer de cette façon. Quoi
qu’il en soit, cette mention du martyre indique bien que ce sont les organisations terroristes dirigées
par des musulmans qui sont visées, ce que confirme la suite du texte :

« Dans la collision actuelle entre les grandes démocraties, et le terrorisme à motivation


islamique entrent en jeu des questions dont les racines sont plus profondes encore ».

Certes, mais il faut nous arrêter un moment sur l’expression utilisée ici. Le prélat a bien pris soin de
préciser qu’il ne s’agit pas d’un terrorisme islamique, mais plutôt d’un terrorisme « à motivation
islamique » : aux yeux de l’Église, l’islâm n’est pas compromis par les terroristes qui agissent en son
nom. Pour autant, peut-on se satisfaire de cette formulation ? La distinction faite ici porte en germe
un autre malentendu.

Il ne faudrait tout de même pas que les musulmans soient insidieusement invités à comprendre que
la seule alternative au terrorisme serait de se conformer aux normes antitraditionnelles prônées par
l’Occident. Lorsque, sous la menace, les Occidentaux exigent de musulmans qu’ils « reconnaissent
l’État d’Israël, et renoncent à la violence », ils formulent une exigence qu’aucun croyant ne peut
accepter. Il est faux d’affirmer que ceux qui opèrent cet amalgame ne sont pas hostiles à l’islâm : ils
le sont, et il ne leur appartient pas, alors qu’ils ignorent la religion islamique de manière
systématique, de décider ce qui est conforme ou non à la sharîa, à la loi traditionnelle propre à
l’islâm. Le devoir de tout musulman, et même de tout croyant, est de ne pas reconnaître la
profanation inhérente à l’existence de l’État sioniste. Si on lui enjoint de reconnaître ce faux « Israël
», en menaçant de l’affamer s’il refuse, c’est pour la défense de sa foi qu’il devient un martyr, au
moins en ce sens qu’il accepte une souffrance pouvant éventuellement le conduire à la mort. On
invite les musulmans à renoncer à la violence, tout en utilisant l’intimidation pour les amener à agir
contre leur volonté, c’est-à-dire en leur faisant violence.

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C’est dans le terme « violence » que réside l’ambiguïté. Il a été ordonné au Prophète Muhammad de
« combattre les hommes jusqu’à ce qu’ils disent : la ïlaaha ill’a Al-llâh, (il n’y a pas de Divinité si ce
n’est Al-llâh), ». Cet ordre divin concerne évidemment la communauté islamique, et justifie lejihââde,
la guerre sainte menée pour défendre le Droit d’Al-llâh, et les droits de l’islâm.

D’autre part, le Très-Haut a enjoint aux musulmans d’être « des témoins à l’encontre des hommes »,
c’est-à-dire à l’égard de ceux qui, sans avoir rejoint l’islâm, se réclament d’une révélation divine, et
d’une norme traditionnelle. C’est en vertu de cette injonction que les musulmans peuvent
aujourd’hui interpeller l’Église catholique pour lui rappeler qu’elle avait le devoir de ne pas
reconnaître l’État juif, et qu’elle s’est rendue coupable d’une faute, aux conséquences néfastes pour
elle, en manquant tà ce devoir. Nul ne peut reprocher à l’islâm de combattre cet État, et de mener
une guerre sainte contre les égarements de l’Occident moderne. La seule question qui peut se poser
est celle des moyens utilisés pour mener ce combat, étant bien entendu que le terrorisme est
antitraditionnel par définition, et que toute violence implique une brutalité contraire aux « bonnes
manières d’agir », (makârim al-akhlâq), qui doivent prévaloir, même dans la manière de combattre,
et de faire la guerre.

Selon une parole du Prophète : « La douceur, (rifq), a toujours embelli la chose où elle est présente ;
la violence, (kharq), a toujours défiguré la chose où elle est présente.

Cette question est alors de savoir s’il est encore possible de mener une guerre vraiment sainte,
(jihââde ), à notre époque où la force est exercée le plus souvent au moyen de la brutalité, de la
violence, et du terrorisme. L’immense hypocrisie de ceux qui accusent l’islâm d’être terroriste, c’est
d’inverser les rapports, et de les accuser en fait… de se comporter comme des Occidentaux, ce qui
est bien le comble de la contradiction !

Le massacre, dans des conditions atroces, de milliers de « civils innocents » fut utilisé, et justifié pour
mettre fin à la Seconde Guerre mondiale ; la destruction totale de Dresde par les anglais, les bombes
américaines envoyées sur Hiroshima, et sur Nagasaki, sont de toute évidence des actes terroristes.

L’arme nucléaire est terroriste par nature : elle vise à répandre la terreur en menaçant de mort des
populations entières. Au temps de la Guerre froide, la non-belligérance des « deux Grands »
s’appelait l’« équilibre de la terreur ». Assurément les musulmans ont tort de mener le jihââde par
des moyens semblables, mais, par rapport à ce que firent les grandes puissances dont Mgr Ratzinger
se plaît à souligner le caractère raisonnable, il faut bien dire que le « terrorisme à motivation
islamique » n’a été jusqu’ici qu’un terrorisme de pauvres !

Tout ceci, bien entendu, si l’on assimile le terrorisme à l’assassinat, à des fins politiques, de
personnes étrangères à toute activité militaire, ou même simplement « militante » ; mais il en existe
bien d’autres définitions : les dirigeants sionistes, par exemple, semblent considérer comme «
terroriste » toute action menée contre la politique de l’État qu’ils dirigent. Le cardinal Ratzinger,
quant à lui, professe qu’ « un des éléments fondamentaux du terrorisme repose sur la disponibilité à
se détruire soi-même » ; pour autant, on hésiterait tout de même à qualifier de « terroristes » les
moines bouddhistes qui s’immolaient par le feu pour protester contre l’intervention militaire des
américains au Vietnam. Leur sacrifice a-t-il été, lui aussi,« transfiguré en martyre » ? Il s’est avéré, en
tous cas, terriblement efficace. Lors de sa conférence à Caen, l’envoyé spécial du pape a proposé une
autre définition :

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Le terrorisme, c’est la violence illégale, et coupée de la morale ; on ne peut pas en venir à bout
par le seul moyen de la violence.

Ce propos indique qu’il y a incompatibilité entre le terrorisme, et le respect du droit, mais qu’il est
néanmoins possible d’envisager une violence légale. Voici en quels termes il précise sa pensée :

Certes, la défense du droit contre la violence destructrice du droit peut, et doit, en certaines
circonstances, utiliser une violence bien pesée pour protéger le droit. Un pacifisme absolu, qui dénie
au droit tout moyen pour s’imposer, serait la capitulation devant l’injustice. Elle doit se soumettre à
des critères stricts qui doivent être reconnaissables comme tels par tous.

[…] Mais pour que la violence au nom du droit ne devienne pas elle-même injustice, elle doit
s’interroger sur les causes du terrorisme qui prend très souvent sa source dans une situation
d’injustice qui n’est pas contrée par des moyens efficaces.

Voilà une bien curieuse manière d’adapter la doctrine traditionnelle de la « guerre juste », et une
concession fâcheuse faite au cynisme du monde moderne. Que signifient ces paroles, sinon que
l’usage de la violence peut s’avérer nécessaire pour protéger le droit, que la fin justifie les moyens,
qu’au nom de la défense du droit on peut accepter Dresde, et Hiroshima.

La différence entre violence, et terrorisme nous paraît bien mince. L’une, et l’autre sont
incompatibles avec la conception traditionnelle de la guerre sainte, et contraires à toute forme de
spiritualité. Toutefois ce n’est pas là le plus grave à nos yeux, car ce qui est en cause ici, c’est la
notion même de droit. Celle que défend Mgr Ratzinger nous paraît critiquable à plusieurs égards.

Tout d’abord, il ignore le Droit sacré, c’est-à-dire celui qui est fondé sur les Alliances conclues par
Dieu avec les hommes. La doctrine théologique de l’« irruption de Dieu dans l’histoire » aboutit à ne
reconnaître comme législation divine que la loi moïsiaque, puisque la transformation de cette loi par
le Christ n’a pu être réalisée. Le conférencier reconnaît en principe que « la préoccupation de la paix
est, avant tout, la préoccupation d’une forme de droit qui garantit la justice à l’individu, et à la
communauté dans son ensemble ». Toutefois, peut-être parce qu’il s’exprime à l’occasion de
l’anniversaire du Débarquement allié, il tend visiblement à confondre la notion de droit avec le droit
particulier qui prévaut dans l’Occident moderne : « Nous-mêmes, Allemands, nous sommes
reconnaissants pour avoir recouvré la liberté, et le droit grâce à l’intervention, (des troupes alliées).
S’il y a jamais eu dans l’histoire un bellum justum, (une juste guerre), c’est manifestement ici, dans
l’engagement des Alliés ».

S’agit-il, en l’occurrence, d’une prise de position purement circonstancielle ? Il nous paraît opportun,
en toute hypothèse, de rappeler que les formes de droit sont multiples, et que l’on ne peut
arbitrairement en ériger une comme un modèle universel, au détriment des autres. Prenons
l’exemple du droit de propriété. Le droit romain, dont sont issues la plupart des législations
occidentales, donne au propriétaire le droit, non seulement d’user, mais d’abuser de son bien. C’est
là une conception individualiste, directement contraire à la norme indiquée par Mgr Ratzinger pour
qui le droit « doit garantir la justice à la communauté dans son ensemble ». Il n’y a donc pas lieu de
nous accuser de provocation si nous sommes amené à préciser ici que la conception qui prévaut en
Afrique noire est plus « civilisée », (au sens propre du terme), puisqu’elle interdit à l’individu de faire
un usage de son droit qui serait contraire à l’intérêt de la communauté. Mais comment ne pas
remarquer, ici encore, l’excellence traditionnelle du droit islamique, selon lequel le droit de propriété
n’appartient ni à l’individu ni à la communauté, mais uniquement à Dieu. En islâm, Al-llâh le Très
Haut est le seul propriétaire véritable, et c’est ce droit divin qui fonde traditionnellement l’obligation
de l’aumône légale, (zakât), qui est un des cinq piliers de l’islâm ; c’est pourquoi il est dit dans le

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Coran : « Croyez en Al-llâh, et en Son Envoyé, et dépensez une partie des biens sur lesquels Il vous a
établis comme préposés », (Coran, 57, 7). Selon le droit islamique, le détenteur d’un bien quelconque
n’est pas son propriétaire : il convient donc d’en user et, le cas échéant, de le dépenser
conformément à la volonté divine.

Le cardinal justifie le recours à la guerre, et même, (à notre avis à tort), à la violence lorsqu’il s’agit de
restaurer le droit qui garantit la justice ; mais, en ce cas, on ne voit pas très bien en quoi l’usage du
terrorisme pour rétablir les droits de l’islâm face aux usurpations sionistes serait plus condamnable à
ses yeux que l’emploi de la bombe atomique pour assurer la victoire des Alliés, et mettre fin à une
guerre qu’il qualifie de « guerre juste ».

Que l’on nous comprenne bien. Nous ne cherchons en aucune manière à légitimer le « terrorisme à
motivation islamique », qui est incompatible avec ce que doit être le jihââde véritable ; ce que nous
dénonçons plutôt, c’est une conception partisane, et unilatérale du droit. La papauté ne peut à la fois
réduire celui-ci à ses modalités occidentale, et judaïque, et se plaindre ensuite d’être accusée de
partialité à l’égard des croyants qui suivent d’autres voies ou d’autres législations traditionnelles, et
qui s’efforcent d’échapper, eux aussi, au joug du modernisme.

Dans la suite de sa conférence, le cardinal Ratzinger précise ses vues sur l’« idéologie du martyre » en
des termes qui visent clairement les musulmans :

Regardons les choses de plus près. Dieu ou la divinité peut être transformé en une absolutisation de
notre propre puissance, de nos intérêts particuliers. Une image de Dieu devenue ainsi partisane, qui
identifie l’absolu de Dieu avec notre propre communauté ou ses centres d’intérêt, et érige du même
coup en absolu des réalités empiriques, et relatives, dissout le droit, et la morale : le bien est alors ce
qui sert notre propre puissance ; la distinction effective entre le bien, et le mal s’effondre. La morale,
et le droit deviennent partisans. Cette situation empire encore lorsque la volonté de s’engager pour
ses propres fins se charge du fanatisme de l’absolu, du fanatisme religieux, et devient de ce fait
parfaitement brutal, et aveugle.

Dieu est devenu une idole dans laquelle l’homme adore sa propre volonté. Nous le voyons par
exemple dans l’idéologie du martyre chez les terroristes, une idéologie qui, dans des cas particuliers,
peut certes être aussi tout simplement une expression du désespoir face à l’injustice du monde.
D’ailleurs les sectes du monde occidental donnent des exemples d’un irrationalisme, et d’une
défiguration de la réalité religieuse, qui montrent combien une religion devient dangereuse
lorsqu’elle perd ses repères.

Ces amalgames sont indignes, et reposent sur des idées fausses ou approximatives. Il ne serait que
trop facile de retourner contre l’Église des arguments de ce type ; et à plus forte raison contre le
judaïsme, même dans sa forme orthodoxe, et non sioniste.

Nous nous garderons bien, quant à nous, de nous engager sur un pareil terrain, et nous nous
bornerons à examiner ici, du fait de son extrême gravité, l’accusation à peine voilée portée contre les
terroristes musulmans de rechercher leur propre puissance ; elle nous rappelle de bien mauvais
souvenirs, car elle vise en réalité, non pas le terrorisme, mais l’islâm lui-même.

Le plus choquant, dans les propos du cardinal, est qu’il profite de l’assimilation faite aujourd’hui
entre le terrorisme, et l’islâm pour reprendre à son compte, dans le style insinuant qui est sa marque,
un des arguments habituels de la propagande anti-islamique : il s’agit d’un procédé consistant à
présenter le jihââde qui, pour tout musulman, est un devoir sacré, comme une déformation de l’idée
de religion, et comme la manifestation d’une volonté de puissance. Le but de cette caricature,

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(modèle intellectuel des dessins profanateurs, et provocateurs que l’on répand aujourd’hui), est de
masquer les privilèges que la religion islamique tire de sa vocation universelle, et d’occulter la
justification divine du jihââde. Voici quelques exemples de ce procédé fort peu honnête. Nous
citerons tout d’abord un texte de Jacques Ellul, extrait de « Islâm, et judéo-christianisme », qui se
rapporte à la question des miracles. L’auteur pense pouvoir rétablir à ce sujet une « différence
fondamentale de compréhension » entre les musulmans, et les chrétiens, qu’il précise en ces termes
:

Dans les Évangiles, tous les miracles de Jésus sont des miracles d’amour. Même ceux où il
manifeste une « puissance ».

Par exemple, dans la « Tempête apaisée », il répond à la peur de ses disciples, il fait ce miracle pour
leur redonner la paix, et la confiance. Alors que les miracles rapportés dans le Coran sont des
miracles exclusivement de puissance. Des miracles qui ne signifient rien d’autre que la puissance ; et
ceci dénote bien la différence de perspective.

Le lecteur est donc invité à comprendre que la maternité virginale de Marie est un miracle d’amour
quand elle est rapportée dans les Évangiles, et un miracle de puissance quand elle est rapportée dans
le Coran. Comment ne pas voir dans ces propos absurdes une intention évidente de nuire à l’islâm ?
D’autant plus que ce texte, et les deux autres qui figurent dans le même recueil, sont inédits. S’ils
furent publiés en 2004 c’est parce que, selon le préfacier :

(L’auteur), avait senti qu’avant de quitter ce monde, en 1994, il était urgent de lui donner un
avertissement assez solennel. Il faut le lire comme un testament. Aujourd’hui, dix ans après, on en
comprend mieux la gravité.

Comme il s’agit, non d’une étude sérieuse, mais d’un pamphlet, on est tout de même en droit de
s’étonner que le dit préfacier, (M. Alain Besançon), soit membre de l’Institut, et que l’ouvrage soit
publié aux Presses Universitaires de France ! Du reste, il est précisé dans l’Avant-propos, dans un
français parfaitement incorrect : « Enseignant à l’université de Bordeaux, ses étudiants, (ceux de
Jacques Ellul), apprécièrent ses cours sur l’Histoire des institutions, le Marxisme, et la Propagande
mais aussi son humanité ». Quel aveu ! On aurait vraiment tort de se passer des services d’un
spécialiste !

Dans un autre passage du même ouvrage, l’auteur recourt au même procédé, cette fois à propos de
la double postérité d’Abraham, celle d’Ismaël, (considérée comme étant à l’origine de l’islâm), et
celle d’Isaac, (considéré comme étant à l’origine du christianisme), :

Il y a donc opposition complète entre Ismaël, et Isaac : d’un côté une bénédiction temporelle, (sic),
assurant la puissance humaine, de l’autre une bénédiction éternelle, (?), se référant au salut de
l’humanité, avec une alliance qui finalement sera réalisée avec tous : voilà de quelle promesse Isaac
est porteur.

Pour montrer que le procédé que nous dénonçons ne vise pas seulement le terrorisme, mais bien
l’islâm lui-même, nous rappellerons qu’il y a près d’un quart de siècle M. Jean Robin, (auteur qui eut
son heure de gloire, mais qui, par sa faute, est complètement discrédité aujourd’hui), avait formulé
une accusation analogue : il voyait la preuve du « germe de la corruption » consistant dans « la
volonté d’organiser le temporel au nom d’un principe spirituel qui, justement, fait défaut » dans la
présence d’un serpent, (figurant la puissance temporelle), dans les fondations de la Kaaba de La
Mekke ; il en concluait que cette corruption « existe symboliquement aux origines même de l’islâm ».
En l’occurrence, il ne s’agissait pas seulement d’une volonté délibérée de discréditer l’islâm, (que l’on

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retrouve, en dépit des précautions prises par l’orateur, chez Mgr Ratzinger), mais aussi d’un
jugement porté de mauvaise foi, puisque M. Robin se référait à un passage de notre ouvrage sur le
pèlerinage islamique où nous avions montré exactement le contraire en précisant que ce serpent
avait été enlevé, au moment de la reconstruction de la Kaaba qui fut opérée peu avant la naissance
de l’islâm, par un oiseau « semblable à un aigle » qui symbolise ici la puissance céleste, et spirituelle.

À la suite de ces exemples, nous mentionnerons pour terminer la question des « versets sataniques
», sur lesquels l’attention a été attirée par la publication de l’ouvrage de M. Salman Rushdie, et qui
sont en réalité des versets abrogés. La tradition islamique explique cette abrogation par référence à
l’« histoire des grues couronnées », (qissat al-garâniq), ; le terme garâniq a la même origine que qarn
que l’on retrouve dans l’expression coranique Dhou-l-Qarrnayn. Les grues couronnées sont un
symbole universel de la puissance temporelle, et « royale » : c’est à ce titre que les trois grues
nommées dans les versets 19, et 20 de la sourate l’Étoile étaient présentes à La Mekke auprès de la
Kaaba antéislamique. Si les versets relatifs à leur intercession furent finalement abrogés, c’est pour
bien marquer que la royauté de la forme islamique, centrée elle aussi sur le Temple mekkois, est une
Royauté spirituelle établie en vue de réaliser le dernier Ordre divin destiné au « monde de l’homme
».

On voit bien par tout ceci que la question de la puissance en islâm est une question forte délicate, un
« point sensible » que l’on ne peut aborder sans risque au moyen de notions approximatives, et de
termes ambigus. À propos du serpent ôté des fondations de la Kaaba « muhammadienne », (qualifiée
ainsi par contraste avec les deux Temples précédents, celui d’Adam, et celui d’Abraham), qu’il nous
soit permis de rappeler ce que nous écrivions nous-même : « Cet épisode symbolise la disparition de
cette puissance temporelle, (figurée par le serpent), au bénéfice d’une force purement intérieure, et
spirituelle. Celle-ci fut seule à soutenir, et à confirmer l’islâm naissant ; aucune concession ne fut
faite à l’esprit nemrodien. Il importe d’y insister d’autant plus que la forme islamique comporte de
toute évidence des implications d’ordre temporel, ainsi qu’un appel à la Guerre sainte, (jihââde ),
inséparable d’un certain côté guerrier ». L’islâm est la Religion de la pureté originelle, (dîn al-fitra),
qui ne s’appuie pas sur une puissance extérieure, et terrestre. Toute la spiritualité islamique repose,
non sur la volonté de puissance, mais sur l’esprit de servitude. Le Prophète lui-même est le Serviteur
d’Al-llâh avant d’être Son Envoyé, (‘abdu-Hu wa rasoûlu-Hu). La forme islamique ne procède pas de
la puissance du Très-Haut, mais bien de Sa miséricorde : elle constitue la manifestation de la grâce
suprême que Dieu a faite aux hommes pour assurer leur salut, et sauvegarder le monde ; elle est
fondée toute entière sur l’adoration du Tout-Miséricordieux Très-Miséricordieux, (ar-Rahmân al-
Rahîm), et sur la nécessité, pour les hommes, de se comporter en toutes circonstances comme de «
purs serviteurs » : « La Terre, Mes pieux serviteurs en obtiendront l’héritage. C’est là une investiture
conférée à un peuple, (élu), d’adorants », (Coran, 21, 105-106).

Ce que les ennemis de l’islâm interprètent, à tort, comme une volonté de puissance n’est rien d’autre
que la force que les musulmans tirent de la sincérité de leur foi, (sidq). Celle-ci ne peut être réduite à
une simple adhésion donnée à un credo ; ce n’est pas seulement une « profession de foi » comme
c’est le cas dans le christianisme actuel, c’est une adhésion totale de l’être au service d’Al-llâh, et de
Son Envoyé, au service de la Vérité, et du Droit, (al - Hhakk), dont le musulman tire une force
proprement irrésistible. Cette force n’est plus présente au même degré dans ce qui subsiste des
formes traditionnelles antérieures, ce qui explique, pour une part, les jugements téméraires, et
tendancieux qui sont portés aujourd’hui contre l’islâm. Les manifestations décisives de la puissance
divine se produisent, d’une façon caractéristique, à des moments où l’homme se trouve dans des
situations d’impuissance, et d’extrême faiblesse, comme ce fut le cas pour le Prophète, et son
compagnon Abû Bakr au moment de l’hégire, lorsqu’ils s’enfuirent tous deux de La Mekke, et se

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réfugièrent dans une grotte pour échapper aux Quraychites qui les poursuivaient pour les mettre à
mort :

En vérité, Al-llâh lui a accordé Son secours lorsque les mécréants le firent sortir, (de La Mekke),
second d’un groupe de deux ; lorsqu’ils se trouvèrent tous deux dans la grotte, et qu’il a dit à son
compagnon : « Ne t’attriste pas : en vérité, Al-llâh est avec nous ». C’est alors qu’Al-llâh fit descendre
sur lui Sa puissance, (sakînatu-Hu), et qu’Il l’a aidé par des armées que vous ne pouvez voir. Ainsi, Il a
rendu inférieure la parole des mécréants, tandis que la Parole d’Al-llâh est l’Élevée, (par essence), et
Al-llâh est Inaccessible, et Sage, (Coran, 9, 40).

Ce n’est nullement la puissance terrestre, (symbolisée par le serpent), qui se manifeste à l’origine de
l’islâm , mais bien la Puissance divine opérant avec l’aide des Armées célestes pour secourir le pur
Serviteur d’Al-llâh dans sa détresse ; et l’on pourrait citer sur ce sujet d’autres exemples : celui de la
Conquête de La Mekke que les Compagnons du Prophète situaient à Hudaybiyya, à un moment où
celui-ci avait dû accepter de la part des Quraychites des conditions humiliantes, (notamment celle de
renoncer à faire état de sa qualité d’Envoyé d’Al-llâh), en vue de conclure une trêve avec eux. À une
époque plus récente, on peut mentionner le cas de l’émir Abd al-Qâdir qui a joui en France d’un
véritable rayonnement spirituel après avoir été vaincu militairement et, dans un premier temps,
humilié.

Dans le même esprit, rappelons l’admirable discours adressé par saint Pie 10 à Théodore Herzl : «
Notre Seigneur est venu sans pouvoir. C’était un pauvre. Il est venu dans la paix. Il n’a persécuté
personne. Il a été abandonné par tout le monde, même par ses apôtres. Ce n’est que plus tard qu’il a
atteint sa stature » e La force spirituelle de l’islâm est aujourd’hui sans équivalent dans le monde :
c’est là l’unique raison pour laquelle on l’accuse de rechercher la puissance temporelle. Cela devrait
aller de soi pour ce qui concerne la religion islamique en tant que telle, mais il faut bien dire que,
s’agissant du terrorisme, cette accusation nous paraît tout aussi infondée, car il s’agit uniquement
d’une réponse aux agressions diverses dont la religion islamique est aujourd’hui l’objet. Le «
terrorisme à motivation islamique » est certes critiquable, mais son origine, et sa nature présentent
un caractère essentiellement défensif. Le passage final où le cardinal Ratzinger parle de l’« idéologie
du martyre » est particulièrement inacceptable, et choquant. Il commence par y voir un exemple
d’idolâtrie en affirmant, à l’encontre du bon sens le plus élémentaire, que « Dieu est devenu une
idole dans laquelle l’homme adore sa propre volonté », ce qui implique la même distinction arbitraire
que celles que l’on trouve chez Jacques Ellul : de même que les miracles chrétiens sont des miracles
d’amour tandis que les miracles muhammadiens seraient de pures manifestations de puissance, de
même le martyr chrétien sacrifie sa vie pour Dieu alors que le martyr musulman n’adore que sa
propre volonté. Comment une des plus hautes autorités de l’Église en vient-elle à proférer de tel
propos ? Le pire est quand le prélat ajoute cette concession apparente : « … idéologie, qui, dans des
cas particuliers, peut être aussi tout simplement une expression du désespoir face à l’injustice du
monde ». Non, Monsieur le Cardinal, il ne s’agit pas de l’injustice du monde, (expression qui nous
paraît fort contestable, tant au point de vue de la métaphysique qu’à celui de la théologie), il s’agit
uniquement de l’injustice des hommes, notamment de l’injustice des Catholiques à l’égard de l’islâm
; de votre injustice, Monsieur le Cardinal.

À l’intention de ceux qui seraient tentés de trouver cette apostrophe excessive ou inconvenante,
nous ajouterons ceci : toute la conférence de Caen se développe selon le schéma suivant : l’orateur
commence par célébrer la victoire du droit sur « un criminel de guerre, (Hitler), et ses comparses »,
et il dé nonce ensuite le terrorisme à motivation islamique. C’est bien là un autre argument de la
propagande sioniste : ceux qui s’opposent à l’État juif ont pris le relais du fascisme, et des nazis.

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Les musulmans sont aujourd’hui agressés, et leur religion est systématiquement méconnue. Le
monde moderne a ameuté contre elle toutes les ressources dont il dispose : ils sont continuellement
sur la défensive, et mesurent l’ampleur grandissante de l’injustice dont ils sont les victimes.

À cet égard, trois points méritent d’être mentionnés de manière précise. Le premier est la
reconnaissance de l’État sioniste, car celle-ci est nécessairement dirigée contre l’islâm. On ne peut
échapper à cette alternative, et prétendre que l’on peut tà la fois reconnaître cet État profanateur du
saint nom d’Israël, et respecter l’islâm. Toute la politique occidentale à l’égard des pays arabes, et
des musulmans est viciée, et corrompue par cette partialité, et cette injustice originelles. Aucun
musulman ne peut transgresser ce devoir de non reconnaissance. Ceux qui les critiquent sur ce point,
et qui n’hésitent plus désormais sà recourir au chantage, et à l’intimidation, pratiquent contre eux
une nouvelle forme d’agression. Le second point est que l’Occident moderne s’efforce aujourd’hui de
domestiquer l’islâm, et de lui faire renier les données fondamentales de la révélation faite au
Prophète, afin de rendre la religion islamique conforme aux préjugés individualistes, et aux normes
mensongères forgées à l’encontre des religions révélées, et des doctrines traditionnelles dans leur
ensemble ; le but final étant de neutraliser toute religion véritable, et de mettre la religion au service
de ses intérêts.

Quand les Occidentaux déclarent ne pas être hostiles à l’islâm, il faut comprendre qu’ils ne
s’opposent pas à lui dans la mesure où l’islâm ne s’oppose pas à eux. Tout porte à croire que
l’attitude de Benoît 16 en Turquie relève de la même logique.

L’islâm est prié de se plier aux désirs de l’Occident, et doit constamment se défendre devant une
sorte de tribunal érigé par des censeurs auto-proclamés. L’Église catholique, elle-même victime
naguère de procédés analogues, a fini par céder aux pressions, et cessé de combattre. Même quand
elle défend encore quelques règles morales, elle le fait dans un esprit qui n’est plus très éloigné de
celui des pseudo-traditions sectaires qui lentement, mais sûrement, se mettent en place partout
dans le monde. Alors qu’elle aurait pu trouver dans une compréhension respectueuse, et une estime
sincère de l’islâm une protection divine, et une garantie normative pour le maintien de ce que la
religion chrétienne contient d’essentiel, l’Église aligne de plus en plus ses positions sur celles du
monde moderne : elle a reconnu l’État juif, et ne manque pas une occasion pour dire aux musulmans
ce qu’ils ont à faire ou à ne pas faire, au nom de sa propre vision, très particulière, et aujourd’hui
dégénérée, de ce que doit être la religion. Sur ces deux points, elle apporte son concours à la
déviation occidentale ; mais il en est un troisième qui la concerne seule : il s’agit de l’alliance projetée
avec le judaïsme, y compris sous sa modalité sioniste, afin de réaliser l’unité spirituelle du genre
humain. Il y a là, comme nous l’avons vu, une union contre nature, et une volonté délibérée de
s’opposer aux dispositions providentielles communiquées par voie d’inspiration au Sceau des
prophètes : elles entraîneront nécessairement la disgrâce de l’Église, même s’il ne faut pas oublier
que « les portes de l’Enfer ne prévaudront pas contre elle ». Effectivement, ce qui prévaudra contre
elle ne peut en aucune manière être assimilé aux portes de l’Enfer, car l’avènement de la révélation
muhammadienne prépare visiblement l’ouverture des « Portes du Ciel » qui s’opérera à la fin du
cycle, selon l’annonce du verset coranique : « Le jour où l’on soufflera dans la trompe, et où vous
viendrez en troupes ; où le Ciel sera ouvert, et ouvrira ses portes ; où les montagnes, mises en
mouvement, ne seront plus qu’un mirage », (Coran, 78, 18-20), ; qui est aussi le jour où brillera, aux
yeux de tous les hommes, la lumière universelle du Prophète. Cette disgrâce n’atteindra que l’Église
extérieure, car l’Église « une, et sainte » est une réalité éternelle, et incorruptible. Cette Église-là, la
papauté actuelle a cessé de la représenter dans la mesure où, par inconscience, et pusillanimité, elle
est devenue hostile à l’islâm.

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XI. Une preuve par omision.

La doctrine universelle exposée par René Guénon lui a valu le soupçon d’être « antisémite », (selon le
sens absurde que l’on donne aujourd’hui à ce mot), ; du moins lorsqu’il fut connu, et compris de tous
qu’il pratiquait les rites de la religion islamique.

Frank-Duquesne, dans la diatribe rageuse qu’il lui adressa, et où il déclarait notamment : « J’ai
toujours appelé un chat un chat, et Guénon un ennemi du Christ, et de l’Église », et encore :

« Le pontificat Guénon devient à la longue un trop funèbre canular », s’attira un commentaire


critique qui parut dans les Études Traditionnelles en 1949 ; notre maître répondit en disant :

À part la grossièreté du langage qui lui est bien personnelle, les propos de ce soi-disant apôtre de la «
charité chrétienne », qu’il affecte de vanter à tout instant, rappellent à la fois les disputes hurlantes
de la synagogue, (il n’est pas fils de rabbin pour rien), et les querelles venimeuses des prêcheurs de «
fraternité universelle » qu’on rencontre dans les milieux néo-spiritualistes.

Ces remarques donnèrent lieu à un nouvel échange qui parut, également dans les Études, à la fin de
la même année. Attaque de Frank-Duquesne : « Dire que je vous ai fait publier une phrase antisémite
dans les Études Traditionnelles. Comme vous avez marché ! » ; réponse de René Guénon :

Nous ne comprenons pas trop bien quelle intention il peut y avoir là-dessous : la phrase en
question ne peut être que celle dans laquelle nous parlions des « disputes hurlantes de la
synagogue » ; c’est là une simple constatation de fait qui est à la portée de chacun, et que
nous aurions pu tout aussi bien, si nous en avions eu l’occasion, exprimer indépendamment de
toute intervention d’un F.-D. quelconque ; il n’y a d’ailleurs là rien de spécifiquement «
antisémite », (la politique ne nous intéresse en aucune façon, et à aucun degré), mais, même
s’il en avait été ainsi, nous ne voyons pas en quoi cela aurait pu être particulièrement gênant
pour les E. T., qui assurément n’ont pas la moindre attache judaïque.

Sauf erreur, l’accusation portée par Frank-Duquesne n’a pas trouvé d’écho après la disparition de
René Guénon, à l’exception peut-être d’une phrase de Louis Pauwels qui a écrit une chose du genre :
« Guénon, c’est les nazis moins les chars ». Comme la présente étude pourrait donner naissance à un
malentendu du même ordre, il nous paraît utile de rappeler les positions publiques que notre maître
a prises sur ce sujet. Tout d’abord cette mise au point qui figure dans le même volume à propos de
l’étude d’un certain H. de Vries de Heekelingen intitulée « L’orgueil juif » :

Ce livre est d’un caractère trop « politique » pour qu’il soit possible d’en parler longuement, et nous
devons nous borner à formuler, à son propos, une remarque d’une portée beaucoup plus générale :
c’est que ce qu’on appelle ici l’ « orgueil juif » ne nous paraît pas représenter quelque chose d’aussi
exceptionnel qu’on veut bien le dire ; au fond, l’attitude des Juifs vis-à-vis des Goyim est-elle bien
différente de ce qu’était, par exemple, celle des Grecs vis-à-vis des « Barbares » ? En principe,
d’ailleurs, tous les cas de ce genre peuvent très bien s’expliquer par la nécessité, pour éviter tout
mélange illégitime entre des formes traditionnelles diverses, de donner fortement aux adhérents de
chacune d’elles le sentiment d’une différence entre eux, et les autres hommes ; la nature humaine
étant ce qu’elle est, cette différence n’est que trop facilement prise pour une supériorité, du moins
par le vulgaire qui ne peut en connaître la véritable raison profonde, ce qui amène forcément, chez
celui-ci, la dégénérescence de ce sentiment en une sorte d’orgueil, et il est même compréhensible

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que cela se produise surtout quand il s’agit d’une collectivité rigoureusement « fermée », comme
celle à laquelle est destinée la tradition judaïque… Mais au fait, pourquoi ne parle-t-on pas de l’ «
orgueil européen », qui est bien certainement le plus insolent de tous, et qui, lui, ne saurait trouver
l’ombre d’une justification ou d’une excuse dans des considérations d’ordre traditionnel ?

En quelques mots René Guénon réfute, du point de vue traditionnel, un argument récurrent de la
propagande antisémite, ou plus exactement anti judaïque. Cette nuance s’impose après la
publication, en 1994, de l’ouvrage d’Israël Shahak : Jewish History, Jewish religion. L’auteur, rescapé
de l’« Holocauste », (il fut interné à Belsen), a servi quelque temps dans l’armée israélienne ; il est
donc présenté comme étant « ethniquement irréprochable, et politiquement correct ». Son étude
est une diatribe contre la religion juive au nom de la défense des droits de l’homme : elle prétend,
par ce biais, s’attaquer à tous les « fondamentalistes », et au « fanatisme religieux », et procède
d’une mentalité profane diamétralement opposée à l’esprit de la présente étude : nous la
mentionnons ici uniquement pour mettre en lumière cette différence. Nous pensons, nous aussi, que
le sionisme est une déviation, et une perversion du judaïsme, mais nous ne condamnons nullement
ce dernier qui, de nos jours encore, peut être légitimement pratiqué en vertu des dispositions de la
loi islamique. La mise au point de René Guénon est donc particulièrement bienvenue. La mention
finale de l’ « orgueil européen », c’est-à-dire occidental, montre que le judaïsme orthodoxe peut être
considéré d’une certaine façon comme « oriental » au même titre que l’islâm. Du reste, notre maître
se réfère dans ses livres aussi bien à l’ésotérisme judaïque, c’est-à-dire à la Kabbale, qu’aux doctrines
du tasawwuf.

Il peut être opportun de rappeler à cette occasion ce que nous écrivions dans La profanation d’Israël
selon le Droit sacré : On ne peut rien comprendre aux problèmes de tous ordres engendrés par
l’existence actuelle d’un État juif, paré du saint nom d’Israël qu’il s’est approprié sans vergogne, si
l’on ne voit pas qu’il s’agit du point de vue traditionnel, seul légitime, et adéquat en l’occurrence,
d’un conflit de lois révélées. À ce point de vue, juifs, et musulmans se comprennent parfaitement,
même s’ils sont en désaccord, alors que les chrétiens méconnaissent, par l’effet d’une ignorance
proprement abyssale, ce que sont réellement les uns, et les autres.

D’autres textes relatifs à l’influence juive dans le monde figurent dans les comptes rendus sur deux
ouvrages de Léon de Poncins, parus dans les Études Traditionnelles en 1936 ; le premier, écrit en
collaboration avec Emmanuel Malynski, a pour titre : La Guerre occulte. Au sujet des origines de la
déviation moderne, notre maître écrit :

La déviation moderne… doit nécessairement répondre à un « plan » bien arrêté, et conscient tout au
moins chez ceux qui dirigent cette « guerre occulte » contre tout ce qui présente un caractère
traditionnel, intellectuellement ou socialement.

Seulement, quand il s’agit de rechercher les « responsabilités », nous avons bien des réserves à faire ;
la chose n’est d’ailleurs pas si simple ni si facile, il faut bien le reconnaître, puisque, par définition
même, ce dont il s’agit ne se montre pas au dehors, et que les pseudo-dirigeants apparents n’en sont
que les instruments plus ou moins inconscients. En tous cas, il y a ici une tendance à exagérer
considérablement le rôle attribué aux Juifs, jusqu’à supposer que ce sont eux seuls qui en définitive
mènent le monde, et sans faire à leur sujet certaines distinctions nécessaires ; comment ne
s’aperçoit-on pas, par exemple, que ceux qui prennent une part active à certains évènements ne sont
que des Juifs entièrement détachés de leur propre tradition, et qui, comme il arrive toujours en
pareil cas, n’ont guère gardé que les défauts de leur race, et les mauvais côtés de sa mentalité
particulière.

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À propos du second ouvrage, intitulé : La mystérieuse Internationale juive, René Guénon ajoutait : Il y
a assurément beaucoup de vrai dans ce qui est exposé au sujet de ces deux « Internationales », l’une
révolutionnaire, et l’autre financière, qui sont sans doute beaucoup moins opposées réellement que
ne pourrait le croire l’observateur superficiel ; mais tout cela, qui fait d’ailleurs partie d’un ensemble
beaucoup plus vaste, est-il vraiment sous la direction des Juifs, (il faudrait plutôt dire de certains
Juifs), ou n’est-il pas utilisé en réalité par « quelque chose » qui les dépasse ? Il y aurait du reste,
pensons-nous, une étude bien curieuse à faire sur les raisons pour lesquelles le Juif, quand il est
infidèle à sa tradition, devient plus facilement qu’un autre l’instrument des « influences » qui
président à la déviation moderne ; ce serait là, en quelque sorte, le revers de la « mission des Juifs » ,
et cela pourrait peut-être mener assez loin […].

À ce propos, on pourrait assurément mentionner d’autres oppositions plus apparentes que réelles,
comme celle du bolchevisme, et du nazisme ou celles de manifestations contraires du terrorisme
contemporain ; mais on retiendra surtout que, pour René Guénon, les Juifs ne sont pas les auteurs de
la déviation, et de la subversion modernes ; qu’ils sont uniquement des instruments, et qu’ils ne
peuvent jouer ce rôle que lorsqu’ils sont infidèles à leur propre tradition. Il convient cependant de
prendre en compte l’indication selon laquelle ils sont alors des instruments particulièrement
efficaces entre les mains des auteurs réels de la subversion : cette remarque concerne éminemment
le sionisme qui fut fondé dès l’origine sur un rejet de l’orthodoxie judaïque.

Il s’agit en effet d’une doctrine « furieusement antitraditionnelle, et plus spécialement anti-islamique


» pour reprendre les termes employés par René Guénon au sujet de l’attitude d’Atatürk. Ces deux
qualificatifs peuvent aujourd’hui, à bon droit, être assimilés l’un à l’autre, car la forme islamique a
été providentiellement disposée pour résister au monde moderne.

C’est l’islâm qui représente actuellement, tout au moins dans le domaine extérieur, la Tradition
primordiale, et universelle ; celle-ci ne peut plus désormais être séparée de la forme islamique. Pour
cette raison, c’est l’islâm que la subversion moderne s’efforce de combattre, et de corrompre par
tous les moyens dont elle dispose ; et il est aisément compréhensible que la contrefaçon sioniste soit
appelée à jouer un rôle majeur pour la réalisation de cet objectif grâce au défi permanent lancé au
monde islamique par l’État juif établi en son sein.

Pour ce qui concerne Léon de Poncins, signalons encore qu’il se rendit à Rome à la fin du concile
Vatican i pour combattre l’action, et les thèses de Jules Isaac. Il déploya une activité intense, et fit
notamment circuler auprès des Pères conciliaires un pamphlet intitulé : Le problème des juifs au
concile, dans lequel il allait jusqu’à accuser la déclaration sur les juifs d’être « digne d’un antipape ».
Accusé à son tour d’antisémitisme, vaincu à l’issue du combat qu’il avait mené, ses livres, et ses idées
sont aujourd’hui l’objet d’un véritable ostracisme, et son nom n’est plus jamais cité : il ne figure
même pas dans le monumental ouvrage, (plus de 560 pages), de M. Jean Dujardin sur L’Église
catholique, et le peuple juif. Toutefois, en dépit de ses excès, et surtout des limitations indiquées par
René Guénon, (tant au sujet des origines de la déviation moderne qu’à propos de la place réelle de
l’Église dans l’univers traditionnel contemporain), il défendit avec lucidité, et courage la position
millénaire du catholicisme qui fut encore celle dont se réclama saint Pie 10.

Qu’on ne l’oublie pas trop vite : sa défaite fut aussi celle de l’Église qui, depuis, s’est engagée d’une
manière irrémédiable dans la voie qui la conduira à sa perte.

Un des soucis majeurs de Jules Isaac était d’exonérer le peuple juif de l’accusation de « déicide »,
tirée du fait que les juifs, en incitant les Romains à condamner le Christ, s’étaient rendus coupables
de sa mort. Alors que Ponce Pilate, selon le récit de saint Matthieu, se lave les mains en se déclarant
« innocent de la mort de ce juste », les juifs répondent : « Que son sang retombe sur nous, et sur nos

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enfants ». Jules Isaac, au moyen d’une argumentation très serrée, mettait en cause l’authenticité de
ce récit, et n’y voyait qu’une légende dépourvue de toute base historique sérieuse. C’était là, selon
lui, un exemple particulièrement dangereux de l’« enseignement du mépris » dispensé par l’Église
romaine à l’encontre des juifs, et une des causes indirectes de la persécution nazie. Les Pères
conciliaires se montrèrent sensibles à ses arguments et, à l’issue de débats houleux, finirent par
adopter la position suivante, qui fut incluse dans le texte de la déclaration Nostra Aetate :

Encore que les autorités juives, avec leurs partisans, aient poussé à la mort du Christ, ce qui a été
commis durant sa passion ne peut être imputé, ni indistinctement à tous les juifs vivant alors, ni aux
juifs de notre temps. S’il est vrai que l’Église est le nouveau peuple de Dieu, les juifs ne doivent pas,
pour autant, être présentés comme réprouvés par Dieu ni maudits, comme si cela découlait de la
Sainte Écriture.

Que tous donc aient soin, dans la catéchèse, et la prédication de la parole de Dieu, de n’enseigner
quoi que ce soit qui ne soit conforme à la vérité de l’Évangile, et à l’esprit du Christ.

Même si certaines demandes adressées par Jules Isaac au concile, notamment que l’Église manifeste
de la contrition pour son attitude à l’égard des juifs, n’avaient pas été reprises dans la déclaration, le
concile lui donnait raison sur un point essentiel en concédant que les juifs ne devaient pas être tenus
pour responsables de la mort du Christ, et que c’était l’humanité toute entière qui était à blâmer. Le
texte conciliaire déclarait expressément : « Le Christ, en vertu de son immense amour, s’est soumis
volontairement à la passion, et à la mort, à cause des péchés de tous les hommes, et pour que tous
les hommes obtiennent le salut ». Par ailleurs, les auteurs du texte faisaient preuve d’une certaine
délicatesse en se référant à saint Jean plutôt qu’à saint Matthieu.

Alors que nous examinions les thèses de Jules Isaac, nous apprenions que M. Maurice Gloton qui,
aussi incroyable que cela puisse paraître aujourd’hui, fut le disciple de Michel Valsan pendant plus de
vingt ans, avait conçu un projet analogue, et se proposait de démontrer que les juifs ne pouvaient
être tenus pour responsables de la mort du Christ en se basant cette fois sur les données de la
tradition islamique, et sur l’enseignement d’Ibn Arabî. Nous fûmes étonné de cette coïncidence, et
stupéfait d’entendre que l’on cherchait à impliquer le Cheikh al-Akbar dans une entreprise aussi
hasardeuse. Comment ne pas faire le rapprochement avec l’écrivain sioniste André Chouraqui qui
avait poussé l’insolence jusqu’à trouver des justifications à la création de l’État juif en sollicitant de
façon fantaisiste, et partisane le sens de certains versets coraniques ? L’étude annoncée parut en
avril 2006, aux Éditions Albouraq, sous le titre : Jésus le fils de Marie dans le Coran, et selon
l’enseignement d’Ibn Arabî.

En dépit d’une apparence plutôt anodine, (due peut être à une intervention de l’éditeur en vue de
supprimer ou de modifier les passages les plus compromettants), le texte publié porte les stigmates
visibles d’une démarche conforme aux intérêts sionistes. Comme l’ouvrage de M. Gloton se rapporte
directement à notre sujet, nous ne pouvions nous dispenser de faire une mise au point critique. Il
faut bien dire que nous y étions d’autant plus disposé que ce personnage a joué un rôle néfaste dans
les événements qui ont suivi la disparition de Michel Valsan, qu’il s’agisse de l’héritage doctrinal de
notre regretté maître ou du maintien de sa guidance spirituelle au sein de la tarîqa qu’il a fondée.
Nous nous réservons de traiter de ce second sujet à une autre occasion, et c’est uniquement de
doctrine qu’il sera question ici.

Selon la présentation qui figure sur la quatrième de couverture, M. Gloton « commente sourate par
sourate, selon la perspective doctrinale d’Ibn Arabî dont il est profondément imprégné, les versets
dans lesquels Dieu mentionne Jésus, et sa mère Marie qui sont ainsi placés dans un contexte
purement coranique, ouvrant alors une nouvelle voie d’interprétation, dégagée de toute

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comparaison avec d’autres formes de révélations ». Les mots : « dont il est profondément imprégné
» sont une appréciation sans précédent, et qui place le lecteur devant l’alternative suivante : ou bien
elle émane de l’éditeur, mais en ce cas il faut préciser que celui-ci est démuni de toute compétence
pour porter un jugement de cet ordre, ou bien, (et c’est l’hypothèse la plus vraisemblable compte
tenu du style de la notice), elle est l’œuvre de l’auteur lui-même, et en ce cas on conviendra qu’il est
nécessairement juge, et partie, et qu’il se considère avec une complaisance que le contenu de son
ouvrage ne justifie guère.

Non seulement il n’appartient ni à M. Gloton ni à son éditeur de juger de cette soi-disant «


imprégnation », mais nous avons même des raisons de penser que cette déclaration saugrenue
s’explique en réalité par une volonté délibérée d’influencer des lecteurs non-avertis dans le sens
voulu ; elle relève, en effet, d’une propagande qui s’attaque à tout enseignement susceptible de faire
obstacle aux thèses sionistes : nous avons vu avec quel succès elle était parvenue à modifier les
mentalités catholiques.

Il n’y a donc rien d’étonnant à ce qu’elle s’en prenne à présent à l’enseignement d’Ibn Arabî en vue
de le contourner et, au besoin, de le falsifier pour le rendre conforme à ses desseins.

Au sujet de ce qu’il appelle la « nouvelle voie d’interprétation dégagée de toute comparaison avec
d’autres formes de révélations », M. Gloton apporte dans son introduction les précisions suivantes :

Dans les conditions actuelles de l’humanité, où le brassage des cultures, et des religions est de plus
en plus important, il y a un immense intérêt à s’efforcer de comprendre la Vérité révélée de l’autre
sans vouloir la dénigrer, sans l’amoindrir, sans la dévaloriser, et sans la déformer, tout en gardant soi-
même une parfaite conviction intellectuelle, et une intégrité morale exemplaire d’une manière
générale, et surtout sous le rapport de l’engagement, et du cheminement dans la voie adoptée. Le
rapprochement effectif, et efficace, tant spirituel, et théologique qu’éthique, et sociologique, entre
représentants de Révélations différentes n’est, et ne sera qu’à ces conditions, avec la grâce de Dieu.

C’est là un énoncé typique d’une vision exotérique, ce que confirme clairement cette dernière phrase
du texte introductif :

Il semble maintenant devenu utile, et nécessaire, compte tenu des récentes positions plus
ouvertes de l’Église, et de certaines initiatives musulmanes, afin que les contacts, et les
dialogues bilatéraux se fassent plus nombreux en vue d’apporter une compréhension
approfondie réciproque, et toujours perfectible sur ces données capitales.

On pourrait difficilement trouver des formulations plus éloignées de la doctrine akbarienne, et même
de tout ésotérisme, qu’il soit islamique ou autre. Comment quelqu’un qui est venu à l’islâm par la
lecture de René Guénon, qui été pendant un quart de siècle le disciple de Michel Valsan, et qui est
devenu aujourd’hui une véritable machine à traduire Ibn Arabî, peut-il, à l’extrême fin de sa vie,
débiter de pareilles niaiseries ?

Faut-il donc dénoncer, les uns après les autres, les termes qu’il emploie ? Préciser que la doctrine de
ces trois maîtres repose toute entière sur l’affirmation que « la doctrine de l’Unité est unique », (at-
Tawhîd wâhidun), et que cette doctrine métaphysique diffère, par son essence même, de la
théologie, de l’éthique, et surtout de la sociologie ; que les termes « spiritualité », et « voie » sont
ambigus parce qu’ils peuvent se comprendre aussi dans une perspective exotérique, (ce qui est
visiblement le cas ici), et que celle-ci n’a absolument rien de commun avec la réalisation initiatique
du tawhîd telle qu’elle est enseignée par ces maîtres.

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Toute la doctrine islamique relative aux révélations antérieures repose sur deux hadiths
prophétiques ; selon le premier :

« La meilleure chose que j’ai dite, moi, et les prophètes qui m’ont précédé, c’est la ïlaaha ill’a Al-llâh
» ; dans le second, l’Envoyé d’Al-llâh déclare « Il m’a été ordonné de combattre les hommes jusqu’à
ce qu’ils disent : la ïlaaha ill’a Al-llâh ». Le premier hadith énonce l’évidence intellectuelle de l’Unité,
ce qui n’a rien à voir avec une « conviction », (en arabe : ‘aqîda)

Quelconque, car cette Unité universelle, et omniprésente ne peut être atteinte que par la
connaissance du Cœur dont les diverses convictions procèdent comme autant de limitations
unilatérales : c’est uniquement au degré des convictions que surgissent les dénigrements
réciproques, les déformations, les volontés d’amoindrir, et de dévaloriser dénoncées à juste titre,
mais de manière incohérente, par M. Gloton. Au regard du tawhîd, les idées de « rapprochement »,
de « contacts », de « dialogues bilatéraux », (?), sont dépourvus de sens ; de plus, ils sont contraires à
l’ordre divin donné dans le second hadith qui invite au jihââde, c’est-à-dire au saint combat pour la
défense de la Vérité, et du Droit. Les incompréhensions de M. Gloton impliquent un rejet, non
seulement de l’ésotérisme, mais aussi de l’enseignement islamique le plus élémentaire. Ignorant la
véritable nature de l’intuition intellectuelle, dépourvu de toute certitude, il n’expose dans son livre
que sa propre conviction qui aboutit, selon les termes qu’il utilise, à dénigrer, à amoindrir, et à
dévaloriser l’islâm. Déclarer sans vergogne qu’il s’agit là de l’enseignement d’Ibn Arabî, c’est se
moquer du monde.

Nous ne pouvons songer à dénoncer ici tous les aspects de cette ignorance fondamentale, qui se
marque en particulier dans l’étrange besoin qu’éprouve l’auteur, dans cet ouvrage comme dans les
précédents, d’étaler sans cesse le résultat de ses recherches lexicographiques ; nous nous bornerons
à examiner en détail la question qui fut apparemment à l’origine de la rédaction de son étude, à
savoir la responsabilité des juifs dans la mort du Christ. Sur ce point, on est amené à faire une
constatation bien étrange. Dans la dernière partie de son ouvrage, M. Gloton traduit de très
nombreux extraits des Fusûs al-Hikam, et des Futûhât al-Makkiyya : trois « chapitres » sentiers du
Livre des Chatons, celui sur Jésus, celui sur Jean Baptiste, et celui sur Zakarie, ainsi que plus d’une
quarantaine de passages des Illuminations mekkoises, dont certains s’étendent sur des dizaines de
pages. Pour un lecteur familier de ces deux ouvrages, il était donc assez facile de prévoir les choix
opérés par l’auteur, à une notable exception près : il s’agit du passage où Ibn Arabî expose de
manière claire, et précise la raison pour laquelle les juifs ont voulu mettre à mort « Jésus fils de Marie
». M. Gloton ne souffle mot de ce texte qui figure dans le Livre des Chatons à propos du Verbe de
Dâwud.

Ceci est d’autant plus anormal que la responsabilité des juifs relative à la crucifixion du Christ fait
l’objet dans son livre d’un long développement, (p. 163 à 173), où les versets coraniques qui se
rapportent à cette question, (Coran, 4, 153 à 158), sont longuement commentés. Dans son
Introduction à ces traductions d’Ibn Arabî, (p. 379380), M. Gloton déclare :

Les commentaires du Maître, (Ibn Arabî), sur Jésus, et Marie font apparaître des aspects subtils,
pénétrants, souvent inédits de leur réalité, et que la plupart des exégètes du Coran passent trop
souvent sous silence.

Nous nous permettons de douter des capacités de l’auteur à reconnaître ces aspects qui, selon lui, «
demandent de la part du lecteur un effort soutenu », car il ne fait rien pour les aider dans cet effort,
se contentant le plus souvent de traduire en masse ; et quand il se hasarde à faire un commentaire
au sujet de la mort, et de la crucifixion du Christ, il passe sous silence un texte essentiel sans saisir
l’occasion qui se présente à lui. Tout porte à croire qu’il y a là une omission délibérée, de nature à

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mettre à nu les véritables intentions de l’auteur. Puisque M. Gloton semble être gêné par ce texte,
nous avons une raison supplémentaire de lui donner tout le relief qu’il mérite, car il répond
clairement à la question posée ; qu’on en juge :

Al-llâh dispose, parmi Ses créatures, de Califes qui puisent à la Mine originelle de l’Envoyé, et des
envoyés ce que ceux-ci i– sur eux la Paix divine ! – y ont puisé eux-mêmes. Ils reconnaissent
l’excellence de celui qui les a précédés, car l’Envoyé a le pouvoir d’édicter des règles nouvelles, ce
que le Calife ne peut faire lui-même… la science, et l’autorité que, (le Très Haut), lui confère dans ce
qu’il prescrit ne peut outrepasser ce qui a été prescrit à l’Envoyé de façon spécifique, (c’est-à-dire en
raison de sa fonction d’envoyé). Extérieurement, le Calife suit l’Envoyé, et ne peut s’opposer à lui, à
la différence des envoyés eux-mêmes, (qui ont le droit de s’écarter des règles édictées par les
envoyés qui les ont précédés). Ne vois-tu pas s‘Issâ, (Jésus), – sur lui la Paix ! – : tant que les juifs
s’imaginèrent qu’il n’ajoutait rien à la loi de Moûssâ, (Moïse), … ils crurent en lui, et le reconnurent ;
par contre, dès qu’il ajouta des prescriptions nouvelles ou abrogea celles que Moûssâ avait établies
s– car ‘Issâ avait qualité d’envoyé – ils ne le supportèrent plus, car cela s’opposait à l’idée qu’ils
s’étaient faite de lui, et de sa fonction. Les juifs ignoraient son statut réel, et exigèrent sa mort. Al-
llâh a raconté son histoire dans Son Livre vénéré, à son sujet, et au leur. C’est parce qu’il était un
envoyé qu’il avait le pouvoir d’innover, de supprimer des prescriptions qui avaient tété établies ou
d’en ajouter d’autres ; du reste, (en ce domaine), supprimer, c’est, sans aucun doute, ajouter une
règle.

On a ici, sur la question en cause, un texte remarquable tant par sa précision que par son caractère
technique. Il est aussi fort clair, et ne demande, de la part du lecteur, aucun « effort soutenu » pour
être parfaitement compris. On notera en particulier la dernière phrase du texte qui suggère que,
dans sa fonction d’envoyé divin, le Christ s’est employé surtout à supprimer des règles plutôt qu’à
innover, ce qui concorde avec sa mission propre qui consistait moins à créer une forme traditionnelle
nouvelle qu’à adapter le judaïsme dans le sens d’un allègement de ses prescriptions, en vue de lui
conférer une vocation universelle. Cette nuance, particulièrement significative pour la
compréhension de ce que fut la révélation christique originelle, repose sur un passage coranique qui
est lui-même tout à fait explicite : Jésus déclare qu’il est venu « pour confirmer ce qui l’avait précédé
dans la Torah, et pour rendre licite une partie de ce qui vous avait été interdit », (Coran, 3, 50). Par
ailleurs, il convient de préciser que le terme « prescription » implique le droit, pour l’envoyé divin,
(rasoûl), de rendre obligatoires les règles qu’il édicte pour l’ensemble de la communauté auprès de
laquelle il a été missionné : c’est là ce qui différencie sa fonction de celle du nabî, (prophète), car les
recommandations, et les règles que celui-ci énonce ne sont applicables qu’à ceux qui acceptent
librement de le suivre. L’absence de toute référence à ce texte dans l’ouvrage de M. Gloton ne peut
être assimilée à une simple inadvertance, car son importance est décisive pour la compréhension du
sujet qu’il prétend traiter. De deux choses l’une : ou bien il ignorait ce texte, ce qui est peu
vraisemblable, et en ce cas on est obligé de conclure que son « imprégnation akbarienne » est
demeurée très superficielle ; ou bien il s’agit d’une omission volontaire, et d’une preuve que l’on
peut retenir contre lui, et en ce cas il s’agit d’une imprégnation sélective de nature à mettre en cause
sa bonne foi.

Comment notre auteur s’exprime-t-il au sujet de la mise à mort du Christ ? Son texte se présente
comme un commentaire du verset 157 de la sourate Les femmes : «, (Nous avons aussi honni les
juifs), à cause de leur parole : nous avons tué le Messie Jésus fils de Marie, l’Envoyé d’Al-llâh, alors
qu’ils ne l’ont pas tué, et ne l’ont pas crucifié ; mais cela a été pour eux une source de doute,
(shubbiha la-hum), ».

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Ce doute peut se rapporter, soit à la personne de Jésus, ce qui amène certains à conclure que c’est
une sosie qui a été crucifié à sa place, soit au fait même de prétendre l’avoir tué, et crucifié.

M. Gloton explique ce passage de la façon suivante :

Le propos en question est celui de Juifs qui affirmaient avoir tué l’Oint, Jésus, le Fils de Marie. Si l’on
se réfère aux conditions de la mise à mort en Judée, qui à l’époque était sous occupation, et
juridiction romaines, les juifs ne pouvaient pas effectuer eux-mêmes la mise à mort d’êtres humains,
seuls les romains étaient habilités à le faire. Dans le Second Testament...

L’auteur délaisse l’appellation habituelle : Nouveau Testament ». Ce détail est révélateur de la


perspective judaïque, (pour ne pas dire sioniste), qui est celle de M. Gloton : selon l’enseignement
qui a été durant des siècles celui de l’Église catholique, l’Alliance conclue par Dieu avait été
remplacée par celle du « Nouveau Testament ». Du point de vue judaïque, ce « Second Testament »,
ou bien n’existe pas, ou bien est subordonné au premier.

Dans le Second Testament......, on trouve que ce sont les Romains qui, sur demande des juifs, ont
procédé à la mise à mort de Jésus sur la croix, ce supplice n’étant pas pratiqué par les juifs qui, eux,
usaient de la lapidation, selon la Loi promulguée par Moïse., et c’est parce que les Romains, qui
avaient pouvoir de mise à mort, pratiquaient la crucifixion qu’ils l’ont crucifié.

Et un peu plus loin, à propos de l’expression shubbiha la-hum :

On pourrait ainsi comprendre que les Romains l’auraient mis à mort, l’auraient crucifié
effectivement, alors que les Juifs, qui voulaient le mettre à mort, et qui l’ont jugé mais n’avaient pas
le pouvoir juridique, et pénal de le faire, ne l’ont tué, et ne l’ont crucifié que d’intention. En outre,
certains juifs de cette époque étaient eux-mêmes convaincus que leurs chefs religieux étaient
responsables de cette mise à mort qu’ils n’approuvaient pas.

Les mots « effectivement », et « d’intention » sont soulignés dans le texte. On observe au passage
que M. Gloton se montre ici lui-même fort pointilleux sur des questions juridiques. L’ennui est qu’il
juge, non pas d’après le Droit sacré de l’islâm, mais bien par référence à la loi moïsiaque ; qu’il est «
imprégné », non de la doctrine akbarienne, mais des conceptions sionistes.

Celles-ci, de manière constante, ont cherché à exonérer le peuple juif de l’accusation d’avoir tué le
Christ ; à l’époque de Vatican i, le débat avait porté sur la question du « déicide » compte tenu de la
forme qu’avait prise cette accusation au sein de l’Église catholique. En plaçant son argumentation sur
le terrain juridique, M. Gloton s’efforce de confirmer, en s’appuyant sur les versets coraniques qu’il
cite, et commente, les postulats du sionisme : les juifs n’avaient pas le pouvoir de mettre à mort le
Christ, et on peut leur reprocher uniquement d’en avoir eu l’intention ; d’autre part, cette intention
elle-même ne peut être attribuée à l’ensemble du peuple juif, mais seulement à certains d’entre eux
que d’autres « n’approuvaient pas ». Le but de l’argumentation est clair : puisque, selon le droit
pénal auquel M. Gloton se réfère expressément, l’intention ne suffit pas pour entraîner une
condamnation, les juifs ne peuvent être sanctionnés à cause de la mort du Christ.

Mais ce n’est pas tout. Le verset 157 de la quatrième sourate se termine ainsi : « Ceux qui divergent à
ce sujet demeurent dans le doute ; ils n’en ont aucune science, et ne font que suivre une opinion
conjecturale : ils ne l’ont pas tué avec certitude ».

Le mot yaqînan, (certitude), s’oppose au terme zann, (opinion conjecturale), de sorte que cette
partie du verset ne se rapporte pas à la réalité de la mort, (question qui fait débat entre théologiens
catholiques, et docteurs de l’islâm), mais uniquement à la science que les juifs en ont eue : ce texte

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précise ainsi dans quel sens il faut comprendre les hubbiha la-hum. M. Gloton favorise plutôt
l’opinion des commentateurs qui interprètent les derniers mots dans le sens : « Ils ne l’ont pas tué,
c’est certain », qui est plus conforme aux thèses sionistes ; il écrit :

Devant le mystère qui touche à la Passion de Jésus, et l’ambiguïté voulue du texte coranique
concernant sa mort ou non, certains commentateurs, dont Ibn Arabî, et des disciples de son école,
sont d’avis que l’Oint, Jésus, le Fils de Marie, comporte deux natures, une humaine, (nâsût), et une
autre divine, (lâhût).

Faut-il affirmer que seule sa nature humaine a pâti du supplice de la croix, et non sa nature divine
indestructible bien qu’unie à la première intimement ?

À propos de cette dualité de nature, M. Gloton renvoie à la partie du Livre des Chatons qui traite du
Verbe de Jésus. Pour une fois qu’il accepte de faire effectivement référence à une doctrine
akbarienne, il faut bien dire qu’il la présente d’une manière inexacte, et tendancieuse à plusieurs
égards. Tout d’abord, la doctrine akbarienne des « deux natures » n’a certes rien d’un simple « avis »,
car il s’agit de la caractéristique essentielle de l’être christique, attestée aussi bien par la théologie
catholique que par l’enseignement métaphysique du tasawwuf ; mais il faut souligner surtout que,
contrairement à ce que suggèrent les commentaires de notre auteur, cette doctrine est énoncée de
manière totalement indépendante de la question de la mort du Christ. Pour s’en convaincre, il suffit
de se référer à l’étude de Michel Valsan sur Les références islamiques du « Symbolisme de la Croix »
où cette question est traitée avec une autorité sans pareille. Pourquoi donc M. Gloton passe-t-il ce
texte complétement sous silence, comme il le fait aussi pour les enseignements d’Ibn Arabî qui le
dérangent ? Pourquoi ne mentionne-t-il pas dans son ouvrage, ne serait-ce qu’une seule fois, celui
qui fut son maître durant tant d’années ? même quand cette référence s’imposait, comme c’est le
cas ici ? Quel irrespect, et quelle ingratitude ! Cette ignorance volontaire s’expliquerait-elle par un
désaccord sur la question traitée ? Il faudrait alors que M. Gloton s’explique publiquement, au lieu
d’éluder les raisons de son silence. On ne peut tout de même pas se présenter comme «
profondément imprégné par la perspective doctrinale d’Ibn Arabî », et ignorer systématiquement
l’enseignement de celui qui fut, non seulement un « akbarien » incomparable, mais aussi l’unique
fondateur des études akbarienne en Occident.

Les remarques de M. Gloton sont également inacceptables à un autre point de vue, à la fois plus
profond, et plus dangereux, car sa démarche intellectuelle reprend à son compte les pièges tendus
par la propagande sioniste. Celle-ci vise à détourner l’attention de la raison véritable pour laquelle le
peuple juif a été sanctionné, en engageant un faux débat sur un aspect relativement secondaire : la
vraie question n’est pas de savoir si les juifs sont, oui ou non, responsables de la mort du Christ ; et
encore moins d’engager une discussion sur les deux natures de l’Être christique : la vérité que les
sionistes cherchent à occulter à tout prix est que les juifs en tant que peuple ont refusé de
reconnaître la mission divine du Christ car, à ce point de vue, l’ignorance ne peut leur fournir, ni
excuse, ni justification. Le peuple juif tout entier a été sanctionné pour n’avoir pas voulu reconnaître
que Jésus fils de Marie était un envoyé divin. C’est tà cause de cette ignorance, (et de cette
stupidité), que ce peuple a été sanctionné, et dispersé ; et aussi que le Temple de Jérusalem, siège, et
symbole de son rayonnement extérieur, a été détruit.

Les juifs ont cessé d’être un peuple élu pour devenir un peuple en tribulation : c’est cette déchéance
que les sionistes cherchent à dissimuler par des argumentations spécieuses, car elle est contraire à
leurs desseins. Ils y sont parvenus avec succès grâce à l’action insistante, voisine du harcèlement,
qu’ils ont mené durant les dernières décennies auprès de l’Église catholique romaine, ce qui a
progressivement amené la papauté à agir contre l’islâm. Redisons-le : la doctrine akbarienne

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exprimée dans l’extrait du Livre des Chatons que nous avons reproduit est claire, et explicite ; nul
besoin d’un « effort soutenu » pour la comprendre. Son occultation dans l’ouvrage de M. Gloton
s’explique parfaitement si l’on veut bien admettre qu’elle vise à faciliter l’entreprise subversive que
nous dénonçons ici.

L’engrenage infernal dans lequel il s’est laissé entraîner le conduit encore à donner une présentation
faussée de la fonction de rasoûl, (envoyé divin). Il ne s’agit plus simplement ici d’une
incompréhension de la doctrine akbarienne, mais bien d’un des fondements de la religion islamique :
Muhammad un rasoûl Al-llâh. L’expression rasoûl Al-llâh figure expressément dans le verset
coranique relatif à la crucifixion du Christ : «, (Nous avons honni les juifs), à cause de leur parole :
nous avons tué Jésus fils de Marie, l’Envoyé d’Al-llâh ». La notion d’envoyé est essentielle pour la
compréhension de ce passage, ce qui explique pourquoi le Cheikh al-Akbar centre son argumentation
sur la définition technique du terme rasoûl. Comment donc M. Gloton explique-t-il les choses ? Nous
reproduisons ici, une fois encore, l’intégralité de son commentaire :

D’une manière générale, et dans la perspective du Soufisme ainsi que dans l’École d’Ibn ‘Arabî, le
Messager, (rasoûl), ainsi que nous l’avons déjà fait remarquer, est une personne envoyée par Al-llâh,
et de chez Lui pour transmettre une forme de Révélation spécialement adaptée à de nouvelles
conditions cycliques de l’humanité. Cette fonction implique qu’un tel messager, quel qu’il soit, a
réalisé la plénitude de la Présence de Dieu en Dieu même, et dans Ses supports de manifestation
selon l’amplitude des possibilités qu’il porte en lui pour être ainsi pleinement apte à transmettre le
Message reçu, et à être imité par les fidèles de sa communauté.

Tout ce que dit notre auteur est vrai ; sauf qu’il omet l’essentiel, à savoir que l’envoyé, à la différence
du walî, (saint), du nabî, (prophète), ou du khalifa, (calife), a le pouvoir de modifier le droit sacré, de
supprimer des règles traditionnelles en vigueur jusque-là, et d’en édicter de nouvelles ; et que ce
privilège est seul de nature à expliquer les raisons pour lesquelles le peuple juif a requis la mort du
Christ. Le souci d’exactitude lexicographique de M. Gloton est ici gravement pris en défaut. En outre,
il est proprement scandaleux d’évoquer « la perspective du Soufisme, et de l’École d’Ibn Arabî » pour
justifier cette présentation tendancieuse. On ne peut pas se contenter de dire que l’envoyé «
transmet une forme de Révélation spécialement adaptée à de nouvelles conditions cycliques de
l’humanité », et que la Parole de Dieu ainsi transmise est celle dont « se nourriront ceux à qui elle est
destinée », car de telles adaptations, qu’elles soient assimilées à de simples « nourritures » ou
qu’elles constituent des « rappels à l’ordre », peuvent également être effectuées par des prophètes
qui n’ont pas qualité d’envoyé. Du reste, la tradition islamique indique que le premier rasoûl, au sens
technique du terme, fut sayyidnâ Nûh, (Noé). Si l’on suivait la présentation de M. Gloton, il faudrait
conclure qu’il n’y a eu ni révélation ni adaptation cyclique avant l’Alliance conclue par Dieu avec Noé,
ce qui est insoutenable. Tel est donc l’engrenage : on commence par omettre un texte akbarien de
nature à éclairer la raison réelle de la mise à mort du Christ ; ensuite, on détourne l’attention en
substituant la question de la Personne du Christ à celle de sa fonction ; et l’on finit par fausser le sens
du terme rasoûl mentionné dans le Coran à propos de Jésus. L’ouvrage de M. Gloton a paru aux
Éditions Albouraq dans une Collection intitulée : « Héritage spirituel » ; peut-être conviendrait-il de
préciser qu’il ne s’agit, ni d’un héritage akbarien, ni même d’un héritage islamique, mais bien de
l’héritage intellectuel de l’historien sioniste Jules Isaac.

En conclusion de tout ceci, on remarque que l’énigme des origines du christianisme est en grande
partie résolue si l’on opère la synthèse de deux enseignements ésotériques : celui d’Ibn Arabî pour ce
qui concerne la fonction initiale du Christ au sein du judaïsme, et celui de René Guénon pour tout ce
qui se rapporte à l’adaptation traditionnelle qui fut effectuée après sa mort ; et qu’en outre une telle
synthèse ne peut être réalisée que par un recours à l’autorité doctrinale de Michel Valsan.

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Cet exemple illustre, une fois encore, la fonction majeure de l’œuvre valsanienne, dont la portée
véritable est aujourd’hui généralement ignorée, tant parmi ceux qui furent ses disciples, (MM.
Chodkiewicz, Gloton, et Gril), qu’au sein de sa propre famille. Quand donc comprendra-t-on qu’elle
est incontournable, et que seule la connaissance de son enseignement, accompagnée d’une fidélité
sans faille, et sans compromis, peut assurer l’avenir des études, et de la pensée traditionnelle, aussi
bien en Occident que dans le monde islamique. Il doit être bien entendu par tous qu’un « retour à
René Guénon » qui ne s’accompagnerait pas d’un « retour à Michel Valsan » serait nécessairement
dépourvu de toute légitimité traditionnelle.

Nous l’avons dit, et répété : René Guénon ne renvoie pas à lui-même, mais aux organisations
initiatiques ; seul un Cheikh murshid véritable, comme l’était Michel Valsan, peut empêcher un usage
antitraditionnel de l’œuvre guénonienne. Le soi-disant « retour à René Guénon » qui se pratique sur
Internet est une entreprise prétentieuse, et lâche.

XI. La « prophétie des papes ».

Parmi les nombreux comptes rendus que René Guénon a fait paraître dans les Études Traditionnelles,
un des plus étranges est celui qui traite de la « prophétie de saint Malachie ». Il a été publié en 1945,
mais, selon la Rédaction de la revue, il figurait au sommaire du numéro de juillet 1940 qui, du fait de
la guerre, n’a jamais paru. L’ouvrage recensé a pour auteur P. V. Piobb, et pour titre : Le Sort de
l’Europe d’après la célèbre Prophétie des Papes de saint Malachie, accompagnée de la Prophétie
d’Orval, et des toutes dernières indications de Nostradamus. Voici en quels termes notre maître
présente son sujet :

Les prédictions diverses, désignées communément sous le nom abusif de « prophéties », sont,
comme on le sait, fort à la mode depuis quelques temps, et elles ont donné lieu à une multitude de
livres qui s’efforcent de les commenter, et de les interpréter plus ou moins ingénieusement ; celui-ci,
dont la plus grande partie est consacrée à la « prophétie de saint Malachie » a paru, par une
coïncidence assez singulière, si elle n’a été expressément voulue, presque exactement au moment de
la mort du pape Pie 11.

Au sujet de l’auteur de la prédiction en question, René Guénon apporte les indications suivantes :

(M. Piobb), discute tout d’abord l’attribution de la « prophétie » à saint Malachie, et il conclut que ce
n’est là en réalité qu’un « pseudonyme », ce qui est fort probable en effet ; mais une des raisons qu’il
en donne est pour le moins étrange : il a découvert une « hérésie » dans le fait que le dernier pape
est désigné comme Petrus Romanus ; d’abord cette devise peut être purement symbolique ou «
emblématique » comme les autres, et elle ne veut pas forcément dire que ce pape prendra
littéralement le nom de Pierre, mais fait plutôt allusion à l’analogie de la fin du cycle avec son
commencement ; ensuite, s’il est convenu qu’aucun pape ne doit prendre ce nom, ce n’est pourtant
là qu’une coutume qui, quoi qu’il en dise, n’a assurément rien à voir avec le « dogme » ! Maintenant,
que le choix du « pseudonyme » ait pu être influencé par un rapprochement avec le nom de saint
Malachie, archevêque d’Arnagh, et ami de saint Bernard, et celui du prophète Malachie, cela est
assez plausible ; que ce « pseudonyme » soit collectif, et qu’ainsi on soit « en présence d’une
associations qui a prophétisé », ce n’est pas impossible non plus, bien qu’on puisse penser, à
première vue, qu’une telle hypothèse est peut-être de nature à compliquer encore la question plutôt
qu’à en faciliter la solution.

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Quelques lignes plus loin, René Guénon ajoute :

(au sujet), de la « fabrication » de la soi-disant « prophétie », ce qu’on peut constater le plus


facilement à cet égard, c’est que ceux qui en ont parlé les premiers, vers la fin du 16-ème
siècle, n’ont pas dit la vérité, et ont invoqué des références antérieures inexistantes, ce qui
paraît bien indiquer qu’ils ont voulu cacher quelque chose.

Une première remarque s’impose à la lecture de ces passages : notre maître s’exprime constamment
au moyen d’expressions qui voilent le fond de sa pensée : l’emploi d’un pseudonyme « est fort
probable en effet » ; le rapprochement mentionné « est assez plausible » ; que le pseudonyme soit
collectif « n’est pas impossible non plus ». Davantage encore : alors qu’il s’agit d’un compte rendu
d’une exceptionnelle longueur puisqu’il s’étend sur plus de neuf pages, un bon tiers se borne à
examiner en détail l’authenticité de la première édition des Centuries de Nostradamus, ce qui est
une question apparemment secondaire. Tout cela donne l’impression d’une sorte de réticence,
plutôt inhabituelle dans les écrits critiques de René Guénon ; et ceci nous conduit à formuler une
seconde remarque. Notre maître juge « assez plausible » que « le choix du pseudonyme ait tété
influencé par un rapprochement entre le nom de saint Malachie, et celui du prophète Malachie ».
Cela revient à dire que les deux Malachie ont un rapport avec le contenu de la prédiction sur les
papes. On observe à cet égard que la prophétie, (cette fois au sens propre du terme), de Malachie est
celle qui termine le cycle des douze prophètes que le catholicisme appelle « mineurs » : c’est par elle
que s’achève la Bible juive, et l’Ancien Testament des chrétiens. Tant sa position cyclique que son
contenu lui confèrent une signification eschatologique : ce texte inspiré est celui qui renferme
l’expression « Soleil de Justice » qui sera utilisée par la suite pour désigner la fonction du Messie à la
fin des temps ; c’est là une indication essentielle qui invite à considérer la « prophétie des papes »
dans la même perspective. D’autre part, René Guénon précise expressément dans son compte rendu
que saint Malachie était « archevêque d’Arnagh, et ami de saint Bernard ». Cette mention est
également significative, car on sait la place importante que ce saint occupe dans l’œuvre de notre
maître, essentiellement à cause de son lien avec l’Ordre du Temple ; elle vise à suggérer, dès le
départ, une connexion entre la prédiction attribuée à saint Malachie, et cet ordre initiatique, ce qui
sera confirmé à deux reprises dans la suite du texte : une première fois à propos du « nombre des
devises, et des principales divisions qu’on peut y établir », (question sur laquelle nous reviendrons
plus loin), et une seconde fois à propos d’initiales que P. V. Piobb « donne sans les expliquer », car il
les a obtenues en traduisant un certain vers en latin :

« F. M. B.-M. T. » ; cela peut assurément signifier beaucoup de choses diverses, mais entre autres, si
l’on veut, Frater Molay Burgundus, Magister Templi. Si l’on admet cette interprétation, le reste de
l’histoire s’éclaire un peu… on comprend du moins ce qu’il veut dire quand il désigne, comme les
véritables auteurs du texte, « les signataires d’un document antérieur de plusieurs années à
Nostradamus ».

Sans le dire expressément, René Guénon suggère une explication analogue pour la « prophétie des
papes » dont l’auteur, (qui pourrait être une « association »), aurait été lié à l’Ordre du Temple. Les
motifs de sa réticence apparaissent alors plus clairement, en dépit de leur complexité. Tout d’abord,
on décèle chez lui le souci de se démarquer des interprétations occultistes de M. V. Piobb. Ensuite, la
référence à l’Ordre du Temple indique que la prédiction attribuée à saint Malachie pourrait bien être
en rapport avec la fonction de notre maître, surtout si l’on prend en compte « les liens assez évidents
qui unissent l’histoire de la papauté à celle de l’Europe en général », ainsi qu’il le rappelle lui-même.
Le style inhabituel de ce compte rendu s’expliquerait donc par la raison donnée par René Guénon

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dans une lettre qu’il adressa à Ananda K. Coomaraswamy au sujet de sayyidnâ al- Khidr : « J’aurais
beaucoup de choses sà dire là-dessus, mais il est douteux que je les écrive jamais, car, en fait, ce
sujet est de ceux qui me touchent un peu trop directement » ; « de ceux » indique bien que ce sujet
n’est pas le seul.

Rappelons que la devise correspondant au pape Léon 13, qui régnait au moment de la naissance de
René Guénon est « Lumen in Coelo », (une Lumière dans le Ciel).

Enfin, il y a lieu d’envisager, pensons-nous, un troisième motif, étroitement lié aux deux précédents,
et qui est évoqué brièvement à la fin du compte rendu :

Mais en tous cas, si M. Piobb estime qu’un « secret social », car c’est de cela qu’il s’agit au fond, est «
quelque chose de bien plus important que les ordinaires vérités ésotériques », par quoi il semble
entendre des vérités d’ordre doctrinal, nous nous permettons de n’être nullement de son avis sur ce
point, car ce n’est même qu’en connexion avec les principes doctrinaux, et en tant qu’application de
ceux-ci dans un domaine contingent qu’un tel « secret » peut être réellement digne de quelque
intérêt ; et qu’on veuille bien réfléchir aussi, pour rétablir toutes choses dans leur juste perspective à
ce qu’ « un secret » comme celui qui est ici en cause peut bien valoir encore, en lui-même, et séparé
de toute considération d’un ordre plus profond, dès qu’on sort des limites du monde européen.

Tout ceci montre, de façon indubitable, qu’aux yeux de René Guénon la prédiction attribuée à saint
Malachie est d’origine traditionnelle, et de nature ésotérique, en dépit du caractère contestable de
sa présentation historique « vers la fin du 16-ème siècle ». Il relève au passage « la justesse souvent
frappante des devises », et l’intérêt que présente la prophétie du point de vue de la science des
nombres. Nous avons vu qu’il retient la suggestion que « le nombre des devises, et les principales
divisions qu’on peut y établir… pourrait avoir quelque rapport avec la destruction de l’Ordre du
Temple ». Il souligne à ce propos l’importance particulière qui y est donnée au nombre 33 : des 112
devises, les 100 premières se répartissent en 34+2x33, tout comme les chants de la Divine Comédie
de Dante… tandis que les douze dernières formeraient en quelque sorte une série à part,
correspondant à un zodiaque.

Sur ce point aussi, Guénon confirme implicitement la valeur de ce symbolisme, puisqu’il poursuit en
disant :

Nous ajouterons, sur ce dernier point, que la façon dont ces correspondances zodiacales sont
établies ici ne nous paraît pas à l’abri de toute contestation, car les quatre dernières devises
tout au moins en suggèrent assez nettement d’autres, toutes différentes de celles-là, surtout
si l’on réfléchit que c’est évidemment le signe de la Balance qui doit être celui du « jugement
».

Cette dernière remarque renvoie à la devise Petrus Romanus, accompagnée dans la prédiction de
saint Malachie par le texte suivant : « Il siégera en la dernière persécution de la Sainte Église
Romaine, et paîtra les brebis pendant beaucoup de tribulations ; une fois celles-ci passées, la cité des
sept collines sera a détruite, et un juge à craindre jugera le peuple ». La dernière devise désigne donc
la fin du présent cycle, et le jugement qui l’accompagnera. Du vivant même de René Guénon, Jean
Reyor fit paraître dans les Études Traditionnelles, (numéro d’avril-mai 1948), un texte intitulé : Un
curieux exemple de symbolisme zodiacal, où il s’efforçait d’utiliser les indications données dans le
compte rendu pour donner les correspondances zodiacales véritables relatives aux douze derniers
papes. Nous n’en retiendrons que cette remarque incidente, donnée en note :

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Le nom de Malaki signifie « mon envoyé », c’est-à-dire « l’envoyé de Dieu », il y a lieu de noter
que Maleak, « ange », et Melek, « roi », ne sont que deux formes d’un seul, et même mot. La
« prophétie de saint Malachie » doit peut-être être entendue comme la « prophétie du saint
Envoyé de Dieu » ou la « prophétie du saint Roi ».

La langue arabe confirme ces rapprochements linguistiques, (malak, qui signifie « ange », provient
d’une racine qui comporte à la fois le sens d’ « envoyé », et celui de « roi »), ; et ceci introduit de
manière adéquate les remarques que nous désirons ajouter nous-même sur la « juste perspective »
que René Guénon mentionne à la fin de son texte, selon laquelle le « secret » doctrinal dont il s’agit «
peut bien valoir encore, en lui-même, et séparé de toute considération d’un ordre plus profond, dès
qu’on sort des limites du monde européen... » Cette indication confirme un point essentiel
concernant l’interprétation des devises, à savoir qu’elles ne se rapportent pas toujours aux papes
eux-mêmes puisqu’elles peuvent aussi évoquer des événements survenus dans le temps de leur
pontificat ; par exemple, si la devise Aquila Rapax se rapporte au pape Pie 7, on comprend, non pas
que celui-ci était un « aigle rapace », mais bien que son pontificat est contemporain du règne de
Napoléon Bonaparte, et que celui-ci s’est comporté à son égard comme un oiseau rapace. De même,
si la devise Religio depopulata correspond à Benoît 15, elle ne met nullement en cause la
responsabilité de ce pape dans l’affaiblissement tragique de la religion, et s’explique plutôt par le fait
qu’il régna à l’époque de la Première Guerre mondiale.

Le symbolisme des nombres comporte d’autres éléments que ceux signalés par René Guénon : selon
la prédiction de saint Malachie, le nombre total des papes, y compris Petrus Romanus, est de 264,
soit 24 x 11 ; il revêt, à ce point de vue, une signification cyclique, et contient, lui aussi, le nombre 33,
(264 = 8 x 33). Si l’on considère le nombre des devises en tenant compte de la place spéciale qui
revient à la dernière d’entre elles, (qui diffère des autres en ce sens qu’elle représente un « passage à
la limite »), il peut être envisagé comme étant la somme de 111 + 1. Le nombre 111 est une
désignation emblématique du Pôle si l’on place le « secret » dans la « juste perspective » qui est celle
de l’islâm car celui-ci, par son essence orientale, est situé « hors des limites du monde européen ».
Rappelons que 111 est le nombre du terme qutb dans le tasawwuf.

Cette signification polaire est confirmée par le contenu de la devise : De Gloria Olivae, qui évoque
l’Olivier béni mentionné par le Coran dans la sourate de la Lumière. Rappelons une fois encore ce
que René Guénon indiquait à ce sujet :

Il est parlé d’un « arbre béni », c’est-à-dire chargé d’influences spirituelles, qui n’est « ni oriental, ni
occidental », (lâ sharqî wa lâ gharbî), ce qui définit nettement sa position comme « centrale » ou «
axiale » ; et cet arbre est un olivier dont l’huile entretient la lumière d’une lampe ; cette lumière
symbolise la Lumière d’Al-llâh qui en réalité est Al-llâh lui-même, car, ainsi qu’il est dit au début du
même verset, « Al-llâh est la Lumière des cieux, et de la terre », (nûru as-samâwâti wa-llardi). Il est
évident que, si l’arbre est ici un olivier, c’est à cause du pouvoir éclairant de l’huile qui en est tirée,
donc de la nature ignée, et lumineuse qui est en lui ; c’est donc bien, ici encore, l’ « Arbre de Lumière
» dont il vient d’être question.

Un autre aspect mérite d’être souligné : si le règne de Benoît 16 correspond au nombre 111, et à la
manifestation de l’ « Arbre béni », ce pape apparaît comme le dernier avant celui du jugement, et de
la destruction de la « cité aux sept collines ». Faut-il entendre ceci littéralement, dans le sens que le
successeur du pape actuel sera celui du jugement, ou bien qu’entre Benoît 16, et Petrus Romanus il
n’y aura plus de pape digne de ce nom ? Compte tenu des dérives actuelles, ce second sens n’est
certainement pas à exclure, d’autant moins que « nul ne connaît ni le jour ni l’heure », et que la
première hypothèse conduirait peut-être à une conclusion trop précise. Cela dit, la devise De Gloria

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Olivae est également significative du point de vue du christianisme, et plus spécialement de
l’ésotérisme chrétien. En effet, l’huile est un moyen de grâce essentiel dans l’ordre sacramentel : il
intervient directement dans la Confirmation, dans l’Extrême-Onction, et surtout dans le Sacerdoce,
et indirectement dans l’Eucharistie dont l’accomplissement dépend du Sacerdoce. Les « saintes
huiles » sont tirées de l’« Arbre béni », même si cette source est ignorée des représentants actuels
de l’Église romaine. En outre, l’idée d’onction renvoie à celle d’« oint », et par conséquent au Messie
dont la manifestation se produira au cours de l’ultime période du cycle, celle qui précédera le
jugement. Par-là, De Gloria Olivae comporte un sens christique, et eschatologique. À ce point de vue,
on remarque que cette devise correspond au signe zodiacal de la Vierge, (en arabe : as-sumbula), et
que, selon la tradition chrétienne, l’olivier est le symbole de la Vierge Marie.

Celle-ci est la mère « terrestre » de Jésus envisagé comme homme, c’est-à-dire en tant qu’il est
soumis à la condition humaine, tandis que la « Vierge céleste » est liée à la fonction messianique du
Christ. D’une manière plus générale, Marie est la figure par excellence de l’ésotérisme chrétien,
comme le montre la manifestation de la « Rose mystique » à la fin du Paradis de Dante. Dès lors que
l’existence, et les vertus de cet ésotérisme sont niés par la papauté « renégate », on peut penser que
la parole de Jésus à Pierre : « En vérité, en vérité je te le dis, quand tu étais jeune, tu mettais toi-
même ta ceinture, et tu allais où tu voulais ; quand tu seras devenu vieux, un autre te nouera ta
ceinture, et te mènera où tu ne voudras pas », (Jean, 21, 18), comporte un autre sens que celui,
d’ordre purement individuel, et anecdotique, évoqué par Benoît 16 au lendemain de son élection.

Le nombre 111, et l’Olivier lumineux, rayonnant dans sa gloire, désignent l’un, et l’autre le Pôle
universel tel qu’il est envisagé dans l’ésotérisme islamique, et c’est bien là la « juste perspective » qui
apparaît lorsqu’on considère la prédiction du « saint Roi » ou du « saint Envoyé » en dehors des
limites du monde européen. Cette présence de symboles relevant du tasawwuf au sein de
l’ésotérisme chrétien n’a rien qui puisse surprendre : nous en avons donné un autre exemple en
annexe de notre présentation des « Trente-six Attestations de l’Unité divine ». En effet, dans
l’hermétisme chrétien du Moyen Âge le Sceau du Soleil est un « carré magique » qui occupe une
place centrale à l’intérieur d’un septénaire qui commence avec le carré de 3, et qui finit avec le carré
de 9, en correspondance avec un symbolisme planétaire. Le carré central est celui de 6, nombre de
l’Homme Parfait ; il comporte les 36 premiers nombres, ce qui présente une analogie avec les
36Tawhîd coraniques commentés par Ibn Arabî dans les Futûhât : c’est ce rapprochement qui nous
avait conduit à choisir pour titre initial de notre ouvrage : « Le Coran, et la fonction d’Hermès » car,
selon la cosmologie islamique, Idris-Hermès est le prophète qui régit le Ciel du Soleil. La fonction
eschatologique du « Sceau du Soleil » est indiquée par la présence du nombre 666 qui est le «
triangle », c’est-à-dire la somme des trente-six premiers nombres, tandis que 111 est la somme des
nombres figurant dans chacune des six colonnes verticales, et des six rangées horizontales. Cette «
signature polaire » est similaire à celle qui apparaît à la fin de la prédiction attribuée à saint
Malachie.

Le redressement qui interviendra dans la période ultime du présent cycle, avant le jugement qui
marquera sa fin, ne sera opéré ni par la religion chrétienne ni par la religion islamique envisagées en
tant que formes traditionnelles distinctes, mais bien par l’Autorité initiatique que René Guénon a
désignée comme le « Centre suprême ». Toute son œuvre a eu pour finalité principale de mettre en
lumière l’existence, et la fonction de ce Centre, d’indiquer les doctrines, et les symboles qui s’y
rapportent ainsi que les initiations qui peuvent éventuellement y conduire, tout en soulignant en
quoi cet ésotérisme transcende les limites inhérentes au point de vue religieux. Dans cette
perspective, l’excellence de l’islâm découle uniquement de la prédisposition providentielle de sa loi
sacrée à servir d’appui, et d’instrument pour la réalisation de cette œuvre de redressement divine.

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Les errements actuels de l’Église visible font suite à une dégradation lente, et progressive de sa vision
traditionnelle depuis la fin du Moyen Âge, à partir du moment où les influences spirituelles
véhiculées par les organisations initiatiques présentes en Occident se retirèrent ou cessèrent d’être
opératives. Placée aujourd’hui devant une situation sans précédent puisque, pour la première fois
dans l’histoire, les formes traditionnelles apparaissent en simultanéité, et confrontées les unes avec
les autres, l’Église catholique romaine, qui est pourtant l’institution sacrée la plus ancienne, et qui
détient en Occident un prestige, et une autorité spirituelle dont il ne subsiste aucun équivalent, est
dépourvue des repères qui lui permettraient de « naviguer » en gardant son orientation
traditionnelle, seule à même de la préserver des écueils du monde moderne. Cet aveuglement a
conduit la papauté contemporaine à faire les mauvais choix : elle s’est rapprochée du judaïsme sans
percevoir les dangers, et les menaces que constituent pour elle la contrefaçon sioniste ; d’autre part,
elle a commis des actes irréparables qui l’opposent aujourd’hui à l’islâm d’une façon dont elle n’a
sans doute pas mesuré toute la gravité. Certes, « les Portes de l’Enfer ne prévaudront pas, (contre
l’Église), » ; mais celle-ci, comme la Synagogue dont elle s’est imprudemment rapprochée, porte
désormais un bandeau sur les yeux.

«, Et, (souvenez-vous) : quand Jésus fils de Marie a dit : “Ô Fils d’Israël, je suis en vérité l’Envoyé d’Al-
llâh vers vous, (venu), confirmer ce qu’il y avait avant moi dans la Torah, et annoncer un envoyé qui
viendra après moi dont le nom est Ahmed” ; mais lorsqu’il apporta les preuves, ils dirent : “Ce n’est à
l’évidence qu’un magicien”.

« Qui donc est plus injuste que celui qui forge le mensonge contre Al-llâh alors qu’il est appelé à
l’islâm ? Al-llâh ne guide pas le peuple des injustes.

« Ils veulent éteindre la lumière d’Al-llâh, mais Al-llâh achèvera (la manifestation de) Sa lumière, n’en
déplaise à ceux qui veulent recouvrir (la Vérité) d’un voile.

« C’est Lui qui a envoyé Son Envoyé avec la Guidance, et la Religion d’al - Hhakk, (la Vérité, et le
Droit), pour la faire prévaloir sur la religion toute entière, n’en déplaise aux associateurs ». (Coran,
61, 6-9)

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